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les genoux dans la neige
Récit de la Romeufontaine 2013
Lorsque mon pote Fred a proposé que l’on aille, lui, Laurent et moi, courir à Font-Romeu pour commencer l’année 2013, j’étais loin d’imaginer le pire. Nous étions en Juillet, je pensais au soleil, à la frontière espagnole et au ciel bleu qui enveloppe les crêtes des Pyrénées. L’été et l’automne ont passé et nous avons plongé dans l’hiver, la pluie, le vent et le froid.
La Romeufontaine était ma première course au sein du Team Outdoor Paris. J’avais envoyé une lettre de motivation à Agnès, les athlètes du team avaient voté et je me suis retrouvé à partager le quotidien d’une bande de champions. Ils collectionnaient les victoires et les podiums et bien qu’on m’ait assuré qu’aucune pression ne s’exerçait sur moi il fallait que j’assure un peu.
J’ai continué à me préparer sérieusement : Avec Alain, dont je suis les conseils et qui établit mon programme d’entraînement, ça ne rigole pas. Il coupe les mitochondries en quatre, et surveille avec soin mon assiduité aux séances de torture qu’il m’a concocté.
J’ai étudié le parcours, estimé ma performance sur softrun.fr et je me suis convaincu que je n’avais rien à craindre de cette ballade dans les Pyrénées. Mon dernier trail remontait aux Templiers, deux mois plus tôt, et je ne m’en étais pas si mal sorti. Le calculateur donnait 3h45 pour boucler ce parcours, une place dans les cinquante premiers au scratch et un top 10 dans ma catégorie (V1H). J’ai pris l’avion gonflé de confiance et de certitudes et nous avons atterri à Perpignan.
Bien que nous ayons passé les quinze jours précédents à scruter la météo, nous avons vite compris que la Romeufontaine ne serait pas le trail au soleil que nous avions espéré. Plus nous progressions le long de la RN116, plus le ciel s’assombrissait et, lorsque nous avons débuté l’ascension vers Font-Romeu, la neige s’est mise à tomber.
Il en est tombé toute la nuit. La route qui séparait Font-Romeu du gite dans lequel nous avons passé la nuit était recouverte d’une couche de neige d’au moins 10cm. Nous n’avions bien-sûr pas de chaînes et je contrôlais la voiture comme j’aurais contrôlé un semi-remorque sur une nappe d’huile. Je ne suis pas pilote de rallye finlandais et la probabilité d’arriver à l’heure sur la ligne de départ s’amenuisait de minute en minute.
Nous avions heureusement pensé à récupérer nos dossards la veille et Font-Romeu à sept heures du matin ne ressemble pas à Paris quand on cherche une place pour se garer. Il ne nous a pas fallu cinq minutes pour nous extirper de la voiture, enfiler nos vestes, saisir nos sacs et nous présenter sur la ligne de départ.
J’ai abandonné Fred et Laurent au milieu du sas et me suis glissé jusqu’au troisième rang. Le souvenir de la course des Templiers sur laquelle j’étais parti en queue de peloton et où il m’a fallu perdre toute mon énergie à tenter de doubler les autres coureurs sur des monotraces étroites, m’avait convaincu qu’il valait toujours mieux partir devant que derrière. J’ai profité des quelques minutes qu’il restait avant le début de la course pour ajuster ma tenue et vérifier une dernière fois mon sac.
Comme des jeunes filles qui se seraient préparées pour aller danser, la discussion sur nos tenues de course avait occupé une bonne partie de notre soirée. La température ne devant pas excéder -5°C pendant toute la matinée, j’ai choisi de porter une première couche thermique à manches longues Mizuno surmontée d’une veste légère imperméable North Face en Goretex. J’ai également enfilé un cuissard et des manchons de compression Skins que j’ai recouvert d’un collant long Salomon. Au pied, je chaussais pour la première fois les SpeedCross que j’avais achetées au premier jour des soldes chez Team Outdoor. J’avais également mis des guêtres Raidlight et des Yaktracks; Ceinture et bretelles, c’était inutile mais je ne le savais pas encore. J’avais posé, sur le forum de Kikourou.net, la question de l’utilité ou non de se munir d’une frontale pour le début de la course; les réponses étaient peu claires et comme les organisateurs ne mentionnaient rien sur ce point, j’ai pensé que l’aube nous éclairerait.
Le départ a été donné rapidement; les premiers coureurs se sont élancés et je les ai suivis. On circule pendant quelques centaines de mètres sur une rue qui grimpe lentement vers le golf de Font Romeu et en cinq minutes à peine nous plongeons nos pieds dans la neige. La montagne baigne encore dans l’obscurité et je commence à courir dans le noir. Une trentaine de coureurs équipés de frontales me dépassent avant que je prenne mes marques dans le noir. Je me cale derrière un gars qui a eu, comme tout le monde, les trois pieds nickelés parisiens mis à part, la bonne idée de s’équiper d’une lampe. Un air froid et vif brûle mes poumons, j’ai de la neige jusqu’aux genoux, je suis dans les cinquante premiers et très certainement aussi, en sur-régime.
Il n’y a eu aucun répit; pas de petit tour de chauffe, sur un chemin roulant, pour se mettre en condition. Ça grimpe lentement mais l’importante couche de neige rend la progression difficile. Chaque pas nécessite un effort auquel je n’étais pas préparé. J’avais pourtant profité de la fin du tournage de « je fais le mort », un film que Diaphana produisait à Mégève, pour aller en décembre courir sur la neige. Anne avait prolongé la réservation de sa chambre de sorte que l’on profite d’un weekend en montagne. On avait couru pendant quelques heures sur des pistes damées et j’avais trouvé la sensation plutôt agréable
Après trois kilomètres, on atteint un replat sur une piste damée. J’ai perdu quelques places dans la bataille mais le jour se lève et cela adoucit ma course. On suit le GR du Pays de Cerdagne pendant un bon kilomètre avant d’attaquer la première bosse un peu raide.
Je suis toujours dopé par l’adrénaline du départ. Même si je sais que j’aurai du mal à tenir mon objectif initial, je ne lâche rien.
On alterne des portions plutôt roulantes, sur des pistes damées, avec des numéros d’équilibriste autour d’une trace étroite laissée par un fondeur et les premiers coureurs. Ne pas poser le pied dans un trou et se faire une requiert une grande concentration pour qui n’est pas habitué à ce type de terrain. Nous gravissons environ deux cents mètres de dénivelé entre le quatrième et le sixième kilomètre. Je suis dans le rouge, en apnée. Je ne vois pas comment je vais pouvoir encore tenir trente kilomètre à ce rythme mais je continue, aspiré par les autres coureurs et le froid.
Alors que nous rejoignons une piste de ski de fond damée au moment ou Laurent revient enfin à mon niveau. Nous progressons côte à côte en silence; nous ne sommes pas tout à fait en aisance respiratoire. Il me lâche un peu avant que nous atteignons le refuge de la Calme, au neuvième kilomètre, où a été installé le premier ravitaillement.
Je ne prends pas la peine de m’arrêter; la poche à eau de mon petit sac WASP Ultimate Direction est encore pleine et j’ai suffisamment de gels ou de barres Mac’Amande pour toute la course.
Trois minutes après avoir laissé le refuge derrière moi, Laurent qui avait fait une courte pause, réapparaît à mes côtés.
Depuis le départ, j’ai oublié de boire. Le retour de Laurent m’y fait penser. Je place ma pipette dans ma bouche mais, comme je l’avais craint, le tuyau est déjà gelé. J’aspire désespérément quelques gouttes d’eau qui devront me suffire à patienter jusqu’à la prochaine étape.
Après un bref passage d’un kilomètre en hors piste, nous suivons de nouveau un chemin damé jusqu’au douzième kilomètre.
Le Roc de la Calme constitue le point culminant du parcours. Se retrouver dans la neige à 2200m d’altitude, après 1h40 de course quand la veille encore on se réveillait à Paris, c’est magique.
Laurent a de nouveau disparu derrière moi lorsque je bascule dans la première et seule vraie descente du parcours. Je fonce sur la piste noire de la Calme, comme si j’avais chaussé des skis et que je descendais la Streif à Kitzbühel. 300m de dénivelé négatif à fond, c’est un vrai bonheur. J’adore ça ! Rien que pour ce court moment de pure adrénaline, je ne regrette pas mon déplacement à Font Romeu. Je chute à deux cents mètres du bout de la piste et me laisse glisser, sur les fesses jusqu’en bas. Mes gants sont trempés et j’ai éraflé mon collant mais je n’ai jamais descendu aussi vite une piste sans skis.
Le second ravitaillement est installé au pied du télésiège de la Calma Nord. Nous avons parcouru près de 13km. Des gendarmes et des militaires font office de bénévoles. Ils me servent un verre de coca que j’expédie en quelques secondes avant de reprendre ma course.
Nous retrouvons la neige profonde et les exercices avancés de proprioception. Je regrette d’avoir laissé mes bâtons Leki dans le coffre de la voiture. Ils m’auraient été utiles, moins pour m’aider à grimper que pour me donner davantage d’équilibre sur les monotraces. Le supplice se prolonge sur trois kilomètres.
Au seizième je cumule déjà deux heures de course. Je m’engage sur une route en pente douce, sur la rive gauche de la Têt. Je peux enfin dérouler tranquillement; je décontracte mes cuisses et mes mollets. Mon cardiofréquencemètre est resté bloqué autour de 166 bpm depuis le début de la course. Deux heures au seuil anaérobie quand il en reste au moins autant à faire, c’est suicidaire.
Laurent me rattrape au dix huitième kilomètre. Il a retiré ses Yaktrack. Il a sans doute eu raison; il n’y a pas de verglas et sur cette neige profonde et souple ils n’apportent pas grand chose de plus que les crampons de mes Speedcross. Je ne veux pas perdre de temps en m’arrêtant pour les déchausser et passer trois minutes à tenter de les coincer dans le filet de mon sac.
Troisième ravitaillement au vingtième kilomètre. Nous nous entendons avec Laurent pour ignorer cette halte et gagner quelques précieuses secondes (!!!).
Nous traversons la rivière au vingt-deuxième kilomètre et revenons dans l’autre sens en empruntant la rive opposée. La pente douce s’est métamorphosée en long faux plat. Nous doublons des coureurs qui se laissent aller à marcher sur les bosses alors que nous continuons à courir.
Le quatrième ravitaillement apparaît autour du vingt-sixième kilomètre. Je cours depuis plus de trois heures et la fatigue commence à se faire sentir. Je m’arrête et me repaît d’une bonne soupe chaude. Face à nous le télésiège des Avellans transportent les skieurs trois cents mètres plus haut. Je les observe avec envie avant de repartir à l’assaut du dernier gros morceau de la course.
Nous nous engageons sur le GR 10; Laurent me précède de quelques mètres. Je peine à reprendre mon rythme; Ma fréquence cardiaque reste incroyablement basse. Je suis à 65% de ma FC maximum et je ne parviens pas à accélérer.
Un torrent croise notre chemin. Nous cherchons un endroit où passer; Je bondis sur ce que je crois être la “berge” opposée mais la neige se dérobe sous mon poids et je plonge un pied, puis l’autre dans l’eau glacée. Mes speedcross ont beau être conçues en Goretex, l’eau froide s’immisce dans toute la chaussure. Laurent reprend sa course et je le laisse filer. Je n’ai plus aucune force; je le sais maintenant le trop plein d’acide lactique a produit son effet : j’ai explosé.
Je progresse désormais en petites foulées, je marche dès que la pente devient positive. Je double péniblement quelques randonneurs en raquettes mais me fait reprendre par des coureurs situés derrière moi. L’incident du torrent se reproduit deux autres fois. A chaque fois l’eau, au contact prolongé de la neige, se cristallise et forme comme une coque de glace autour de mon pied. Les trois kilomètres qui suivent sont un véritable calvaire. Je ne prête aucune attention aux étangs gelés de la Pradella qui s’étendent sur ma droite. Je pense à Fred qui, derrière, doit sans doute souffrir davantage que moi et à Laurent que je ne rattraperai pas.
Au vingt-neuvième kilomètre je retrouve le poste de ravitaillement du treizième kilomètre, au pied de la Calme. Je prends le temps de savourer une autre soupe puis je quitte le bar pour aller affronter la dernière côte du parcours; Nous devons remonter la piste noire que j’avais tant apprécié à l’aller. Dans ce sens elle est beaucoup moins attrayante.
Une longue file de coureur s’étire jusqu’au sommet. Nous progressons le dos courbé, les mains sur les cuisses et le souffle court. Les concurrents du 26 km nous ont rejoint et témoignent d’une vigueur sensiblement supérieure à la notre.
Je monte lentement. Mon coeur ne cogne pas comme il en a l’habitude sur ce type de « raidillon ».
A mis pente, un coureur m’interpelle. Il a repéré le logo Team Outdoor agrafé sur le filet de mon sac. Il se présente : Olivier; c’est un ami d’Agnès. Il vient de Nantes et, comme moi, manque de pratique sur les longues côtes et dans la neige. Nous bavardons quelques instants puis il s’arrête afin d’attendre ses camarades qui grimpent derrière lui.
J’atteins le sommet de la Calme puis le cinquième et dernier ravitaillement au sommet du télésiège du Roc. 4h44 ont passé depuis le départ. Je suis exténué. Je m’assieds dans un fauteuil qui traîne à côté de la table sur laquelle sont posés les boissons et je reprends mon souffle pendant trois longues minutes.
Il reste à peine six kilomètres à parcourir avant la fin et ils sont majoritairement en descente. Je pronostique hâtivement une arrivée en moins de trente minutes. La descente jusqu’au stade de biathlon, au trente deuxième kilomètre est un régal. Je reprends confiance.
Je mesure vite mon erreur lorsqu’il me faut de nouveau m’engager le long d’une profonde monotrace sur laquelle je ne parviens pas à garder l’équilibre. Je titube comme un ivrogne et des hordes de coureurs me dépassent. La majorité d’entre eux sont inscrits sur le 26km mais beaucoup d’autres terminent courent la même épreuve que moi. J’en suis au trente troisième kilomètre et je repars faire un tour en forêt.
Quatre kilomètre plus loin des spectateurs m’annoncent que l’arrivée est imminente. Je n’entends pourtant rien, ni cris ni speaker; tout est mort.
l’aire d’arrivée est en fait dissimulée sous un hangar à côté de la gare du télésiège des Airelles.
Je donne un dernier coup de rein afin de grappiller quelques secondes et Je franchis la ligne en 5h44. Je suis 183ème sur 270 arrivants. Laurent a terminé sa course vingt-trois minutes avant moi, il est 120ème. Quant à Fred, il finit en 6h04 à la 220ème place.
Ce fut pour moi une course très dure. Bien davantage que les Templiers ou toutes celles que j’ai couru jusqu’alors.
Je ne devais pas partir trop vite mais comme toujours, quand je suis sur la ligne de départ je suis aspiré par les autres coureurs, j’oublie mon niveau réel et je pars à fond. Je poursuis les premiers en apnée jusqu’à ce que la réalité me rattrape.
La course fut difficile; beaucoup plus que je ne l’avais prévue. J’ai explosé en vol et ma course s’est transformée en bonne grosse sortie longue.
Pourtant, les bosses, je connais; c’est dur mais on serre les dents et ça passe; on s’éclate en descente, à fond, comme quand on fait du ski et on déroule sur le plat; c’est là que je récupère un peu… Mais là, sur des monotraces étroites et instables, il fallait rester super concentré, regarder en permanence où l’on pose les pieds pour ne pas se tordre bêtement la cheville dans un trou. C’est nerveusement épuisant.
J’ai mis 5:44 alors que j’espérais en mettre deux de moins. Le premier met une heure de plus que ce qu’il avait fait l’an dernier et termine en plus de quatre heures.
Comme d’habitude je suis déçu et comme d’habitude je promets de ne plus jamais refaire cette course; mais comme toutes les courses que je n’aurais jamais dû refaire je sais aujourd’hui que je reviendrai à Font-Romeu.
Bien entendu, le beau temps à fait son apparition aussitôt après que nous ayons quitté le hangar. Nous sommes allés déjeuner dans un bistrot du village puis nous sommes repartis vers Perpignan.
Le retour fut plus compliqué que la course. Avec la tempête sur Paris, les vols et les trains annulés, nous sommes restés coincés à Perpignan. Nous avons regretté de ne pas être restés quelques heures de plus à Font-Romeu. Nous avons profité de notre séjour forcé dans un petit hôtel face à la gare pour refaire cent fois notre course et imaginer comment les choses se seraient déroulées si nous avions mieux connu le terrain. J’adore ça: on imagine sa course pendant des heures, on la fait et puis on y pense et on en parle encore longtemps après. Chaque kilomètre s’étend dans le temps bien davantage que sur le chrono…
un bout des Templiers
Nous étions résolus, Laurent et moi, à nous attaquer à la course des Templiers quelques jours à peine après être revenus du Marathon des Causses. Je n’ai pas attendu le deuxième jour des inscriptions pour m’engager sur une épreuve qui dépassait très largement mes aptitudes en endurance, mais les austères sentiers des Causses nous avaient marqués pour la vie et courir à Millau en 2011 était devenu une évidence.
J’ai couru le marathon du Mont-Blanc en juin et le plaisir que j’y ai pris m’a donné une grande confiance quant à ma capacité à affronter un dénivelé et un kilométrage important. Je disposais de tout un été pour être en mesure de courir, en montagne, trente kilomètres au-delà du marathon. Cela me semblait parfaitement jouable.
J’ai couru cet été autour de la Grave, dans la Garfagnagna et les Alpes Apuanes et je suis retourné à Chamonix fin août. Début septembre il me restait un peu plus d’un mois pour affiner mon entraînement. J’avais un programme de longues sorties en nature et en VTT tout autour de Paris mais je ne m’y suis pas tenu. Laurent, qui devait plonger avec moi dans cette aventure y a renoncé au début de l’été. Un tournage en Papouasie pendant le mois de novembre lui interdisait de se préparer et de se lancer dans une telle course. J’ai vécu cette annonce difficilement. J’avais bien sûr promis à Thibaut que nous courrions ensemble. C’est lui qui m’avait convaincu, lors d’un séjour au ski, de me mettre à la course à pied et grâce à qui j’avais triomphé de ma première compétition; mais Thibaut n’a besoin de personne pour terminer les courses les plus dures et je craignais d’être un poids pour lui. Il serait l’exemple, celui qui court devant, qui fixerait l’objectif et nous essaierions de le suivre. Laurent c’était différent. Nous partagions un niveau identique et la même expérience : les Causses, l’Eco-Trail et le Mont-Blanc. Je savais que, quoiqu’il arrive, nous serions côte à côte jusqu’au bout. J’en ai parlé à Julien, mais il n’a jamais répondu. J’ai pensé à Frédéric mais il revenait de son Marathon à Berlin et il n’était pas tout à fait prêt pour une telle distance. J’ai voulu convaincre François de reprendre le flambeau et ce fardeau, mais, après avoir longuement hésité, il a préféré ne pas se perdre dans un défi auquel il ne s’était pas suffisamment préparé. J’aurais bien voulu que Bruno courre avec moi. Bien qu’il s’en défende je suis sûr qu’il aimerait ce genre de chose et qu’il ferait un excellent coureur de fond. On pourrait fonder une Dream Team. Je n’ai finalement trouvé personne qui puisse prendre la place de Laurent.
Je me suis dissipé. J’ai participé à des épreuves de demi-fond, la QBRC et le Paris Versailles et je suis tombé malade. J’ai enchaîné pendant trois semaines différents stades d’états fébriles, grippe, angine et j’ai arrêté de courir. Habituellement je supporte difficilement de laisser passer plus de deux jours sans chausser mes runnings. Là les jours défilaient pendant lesquels je ne ressentais plus rien, aucune envie, aucun frisson. Une rupture.
J’ai annoncé à Thibaut que je l’accompagnerai pour faire des photographies et lui servir d’assistance mais qu’il était impossible que je courre moi même.
J’ai retrouvé quelques forces trois jours avant de partir pour Millau; j’ai mis mes bâtons et mes chaussures dans un grand sac et j’ai pris le train.
J’ai retrouvé Thibaut à la gare de Lyon. J’avais aussi donné rendez-vous à Olivier qui avait gagné récemment un dossard et que je ne voulais pas laisser seul dans ce challenge vertigineux.
Nous avons confortablement voyagé en première jusqu’à Millau détaillant jusqu’à l’infini notre plan de course du lendemain. J’avais développé un tableau de bord dans lequel j’indiquais les temps de passage probable sur chaque point haut ou bas du parcours, en intégrant la distance, la pente, ma vitesse de base et le déclin potentiel lié à la fatigue. Mes estimations les plus objectives donnaient 11:30. Thibaut trouvait que ce timing manquait d’ambition et que nous devrions plutôt nous fixer un objectif de 10:00. Olivier, plus réaliste, comptait simplement se caler sur les barrières horaires pour terminer sa course. Je contestais qu’en se fixant sur les barrières horaires, on prend le risque d’être hors limite si un incident survient. Je le reconnais, il est plus aisé de discuter de tout cela confortablement installé dans un fauteuil que lorsqu’on se retrouve confronté à la dure réalité du terrain.
En gare de Montpellier, Thibaut à pris le volant d’une Opel Zafira que j’avais réservé chez Avis depuis trois mois et nous avons roulé vers Millau.
Nous avons quitté l’autoroute avant d’atteindre le pont; quelques kilomètres plus tard, Thibaut et Olivier découvraient le profil du Causse Noir et à 16:00 nous étions sur le site des Templiers pour récupérer nos dossards. Nous avons fait un tour dans le salon du trail mais je n’ai rien trouvé qui satisfasse ma frénésie consumériste. Le cadeau offert par les organisateurs m’a déçu, on nous distribuait une fois encore, le buff que nous avions reçu l’année dernière.
Nous avons laissé Olivier à son hôtel, sur les hauteurs de Millau et nous avons rejoint le notre. L’Hotel des Causses est situé en centre ville; il est en cours de restauration par un couple de néo-propriétaires tout à fait sympathique. Nos cellules étaient spartiates mais suffisaient largement à notre programme.
J’ai épinglé mon dossard à mon joli T-shirt finisher du marathon du Mont-Blanc, préparé et vérifié trous fois mon sac de course, étalé avec ordre mes vêtements sur le minuscule bureau. J’ai hésité un moment sur la quantité de gels et de barres de céréales à emporter dans mon sac. J’ai finalement opté pour trois gels et trois barres de céréales dont deux salées. Consommer davantage de gels pourrait me poser des problèmes gastriques et pour le reste, je pourrai toujours, si besoin, compléter mon panier pique-nique lors des ravitaillements. Je fourre la caméra dans une des poches. Ce n’est pas une décision raisonnable : c’est lourd et gérer deux objectifs (terminer une course et faire un film) créé un handicap supplémentaire.
Après quelques minutes de tourments quant à l’utilisation de la caméra en course, je suis descendu dîner avec Thibaut dans le restaurant de l’hôtel.
Nous étions entourés, ce n’est pas un hasard, d’une petite dizaine d’autres coureurs pour lesquels nos hôtes avaient composé un succulent menu spécial trail.
Une assiette de pâte et une gaufre au chocolat plus tard, j’étais dans mon lit.
Il était 22:00 et je pouvais espérer dormir au moins 6:00 avant mon réveil.
Longtemps je me suis couché de bonne heure…
…Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait…
J’ai presque pu compter le nombre de fois pendant lequel j’ai tourné dans mon lit sans trouver le sommeil. J’ai allumé la lumière, examiné le parcours sur l’Ipad que j’avais mis dans mes bagages, fait et refait mon plan de course, parfait les réglages de la caméra GoPro avec laquelle j’envisageais de filmer les éclats de notre « randonnée ». Mes yeux se sont clos vers 1:30; il était temps.
Quand le trio pour piano et cordes en mi bémol majeur de Schubert a retentit dans la pièce, je savais que la nuit s’achevait, qu’il était quatre heures du matin et que dans une heure à peine, je serais sur la ligne de départ. L’hôtelière nous avait prévenus : aucun petit déjeuner ne serait servi aussi tôt ce matin. J’avais pris, vendredi soir, la précaution de confectionner un Gâteau Energie. Je l’avais laissé brûler dans le four et je me retrouvais là, dans ma chambre à mâcher un mélange au charbon et aux fruits rouges. J’avais dormi trois heures et demie, je sentais que la fièvre des jours précédents n’avait pas complètement disparu, je n’avais rien à manger. J’ai dissout deux comprimés d’aspirine dans un verre d’eau, je me suis habillé, badigeonné de crème anti-frottements NOK et j’ai rejoint Thibaut dans la voiture.
Nous avions eu, la veille, un débat sur nos tenues : short ou corsaire ? Après une longue conversation sur le temps, le froid et la fatigue nous avons tous les deux choisis le port du short. De toute façon, à moins qu’il ne fasse moins quinze, je ne me sépare jamais de mon short Salomon avec un cuissard intégré. Il combine à la fois la légèreté, la fluidité et les propriétés déperlantes d’un short et la sensation de compression des cuisses que j’apprécie infiniment sur les courses longues. Je n’ai pas été saisi par le froid en mettant mon nez dehors ; j’avais fait le bon choix.
Nous sommes passés prendre Olivier à son hôtel. Comme il jouxtait le bowling de Millau, nous avons pris deux gars en auto-stop. Ils puaient l’alcool et rentraient se coucher chez eux, en centre ville. Ils n’imaginaient pas qu’on puisse courir pendant plus de dix heures sur les Causses. Deux mondes se rencontraient ; ça n’a pas duré. Nous les avons déposés avant qu’ils ne nous vomissent dessus et avons filé vers la zone de départ. A cette heure, le parking le plus proche de la ligne était encore accessible. A cinq heures nous étions garés et prêts à en découdre.
Les premiers concurrents commençaient à affluer vers les sas encore déserts. Nous allions nous placer dans le troisième sas quand un organisateur nous a informés que nos dossards (respectivement 251, 316, 716) permettaient d’accéder au second sas. Nous ne voulions pas nous retrouver à la toute fin du peloton et là, nous allions partir à quelques mètres des élites. A attendre pendant plus d’une heure sur une route balayée par le vent, je commençais à prendre froid. J’ai revêtu un maillot thermique moulant (avec lequel je pourrai tout aussi bien me lancer dans la plongée sous-marine dans l’Artique) sous mon T-shirt, ajouté une deuxième couche et enfilé une veste imperméable. J’ai retiré ma veste quelques minutes avant le départ et j’ai gardé le reste pour conserver un peu de chaleur pendant les tous premiers kilomètres.
Quand les sas furent bondés et que la pression du départ est devenue palpable, la sono a craché son hymne. On ne me compte pas parmi les grands fans d’Euro-dance et de chants crypto-grégoriens à la sauce technoïde. J’ai doucement sourit du silence religieux qui s’est répandu lorsque le cruel Ameno d’Era a retentit.
Le speaker a lancé le décompte, des feux rouges ont jailli devant nous jusqu’à l’horizon et nous sommes partis.
6:17 à ma montre
A peine ai-je franchi la ligne de départ, qu’une puissante émotion me submerge. Un sentiment profond de bonheur et de puissance m’accompagne pendant les quatre cents premiers mètres. Les larmes me viennent aux yeux. Même cette musique pathétique raisonne différemment à mes oreilles. Je suis sur un nuage au milieu de ces torches qui inondent la route d’un halo rouge féérique.
La musique s’estompe à mesure que nous avançons ; on n’entend plus que le souffle des coureurs , le bruit de leurs semelles qui frappent le bitume et il n’y a plus que la lumière de nos frontales pour nous éclairer dans la nuit.
Je suis parti trop vite. Entraîné par le flot des coureurs du premier sas, je dépasse 11km/h sur les deux premiers kilomètres. Je m’aperçois que j’ai laissé Olivier et Thibaut derrière moi. Je ralentis et laisse des centaines de coureurs passer devant moi. J’en profite pour ranger dans mon sac la caméra, avec laquelle j’ai filmé le départ. Au bout de deux ou trois minutes qui me paraissent interminables, je distingue Thibaut qui court sur la droite de la chaussée sous les 10km/h. Contrairement à moi, il a suivi le plan. Olivier est resté loin derrière et préfère courir plus lentement. Nous trottons tranquillement jusqu’à notre première étape, sans nous rendre vraiment compte de la pente ascendante sur laquelle nous sommes. Nous atteignons Carbassas au bout de vingt minutes, tournons vers l’est et entamons notre première ascension autour du 5 ème kilomètre. Je suis émerveillé par le long ruban de lucioles qui serpentent dans la montagne. J’appréhendais de partir avant l’aube et de courir dans l’obscurité mais je dois reconnaitre que cela confère un aspect magique aux premières heures de la course. Elles me resteront sans doute très longtemps en mémoire. Nous grimpons sur le Causse. Comme prévu, la pente est sévère, l’allure diminue et nous progressons en marchant. Tout va bien: je ne crains pas trop les côtes et nous n’en sommes encore qu’au tout début. On entend fuser les blagues habituelles : » ils n’ont pas installé d’ascenseur ? Il est où l ‘Escalator ? », ambiance !
Après 300md+ d’ascension un type me plante son bâton dans ma Supernova Riot et me fait trébucher. Je sens mon genou qui veille légèrement. Je m’écarte sur le bord de la piste pour effectuer un bref état des lieux. Rien de grave mais j’ai l’impression que cela a réveillé une très ancienne tendinite. Je repars rapidement mais j’ai de nouveau perdu Thibaut qui a continué à monter sans m’attendre. Ce n’est pas trop grave, il me reste encore 66 kilomètres pour le rattraper.
Après une ascension d’un peu plus de 400md+, j’arrive enfin sur le plateau, à 820m d’altitude. La course a été lancée depuis 52 mn. Nous nous dirigeons en direction de l’est sur un large chemin au milieu des arbres. Je n’en vois pas davantage. Éclairé par ma lampe frontale et celles de ceux qui courent autour de moi, j’éprouve quelques difficultés à distinguer la nature exacte de notre environnement.
Je cours de nouveau à belle allure et enchaîne des portions de plat très roulantes et des pentes douces sur lesquelles, quelque soit le sens, je continue à courir.
Vers le 10 ème kilomètre, au niveau de Paulhe, je profite de l’aube pour éteindre ma lampe et la glisser dans ma poche. Je suis en nage. Je retire aussi la seconde couche que j’avais conservé sur moi pendent toute ma grimpette.
Mon t-shirt est trempé et il fait encore assez froid. J’hésite à changer de maillot, celui que j’ai pris en rechange ne devrait servir qu’en cas de pluie ou après que j’aie dépassé le 50 ème kilomètre. Je grelotte lorsque nous sortons de la forêt et que le parcours s’ouvre sur une steppe balayée par le vent. Pour ne rien arranger, je perds mon dossard. Les épingles à nourrice ont dû s’ouvrir et je dois revenir sur mes pas pour le récupérer. Je gaspille quelques précieuses minutes à tenter de le fixer avec une épingle qui y était restée accrochée. Je ressors ma caméra, tente de filmer quelques images et m’arrête de nouveau deux kilomètres plus loin pour m’en débarrasser.
Nous longeons un centre équestre. Je pense qu’il s’agit de la Rouvière, le point à partir duquel débute la descente vers Peyreleau. Ça ne correspond pas tout à fait aux indications de mon GPS qui n’affiche qu’une distance cumulée de 17km. J’interroge peu après un groupe de spectateurs qui nous encouragent devant une jolie ferme restaurée. Ils confirment les indications de ma montre: Je me trouve au niveau du lieu-dit Puech Margue, à 18km, du départ.
J’atteins finalement la Rouvière vers 9h20 et 23km au compteur; ça fait trois kilomètres de plus que ce que j’avais en tête, et depuis un quart d’heure je m’interroge sur ma position; ce n’est pas bon signe. Il me reste tout de même plus de 50 kilomètres à parcourir et je ferai mieux de ne pas trop penser à chacun d’entre eux.
Je ressors la caméra de mon sac et la fixe sur ma tête à l’aide d’une sangle élastique. On dirait une grosse lampe frontale. La première descente commence là. C’est un sentier en monotrace qui plonge doucement vers Peyreleau en suivant une jolie combe en face de laquelle on observe le Pic de Montaigu. En moins de vingt minutes, je passe de 750m à 400m d’altitude. Les bâtons que je tiens à la main me gênent quelque peu. Je les avais sortis pour affronter une bosse vers le 15 ème kilomètre et je n’ai jamais pris le temps de les replier depuis.
A 9h45, après 3h30 de course, j’atteins enfin la première étape à Peyreleau. Un ravitaillement sans histoire et sans cœur. Je bois deux ou trois vers de coca que j’accompagne d’une banane et d’une barre de céréale. Je remplis mes bidons avec de l’eau qu’un bénévole puise à l’aide d’une carafe dans une vaste poubelle. Je suis déçu par le côté distant de l’accueil et de l’ambiance qui règne autour des tables. Je passe un coup de fil à Thibaut pour savoir où il en est. Il me précède de 15mn. Je ne m’attarde pas et me lance à sa poursuite. Je croise, en sortant du village, un petit groupe de jolies filles déguisées en stroumpfettes; c’est tellement plus sympa que tous ces gars qui, comme moi, cours avec leur sac sur le dos et leurs drôles de chaussettes…
J’attaque ensuite la deuxième difficulté du parcours : 450md+ de côte. Je dois grimper sur la corniche du Causse Noir. Je ne suis pas le seul , ça avance lentement. J’en profite pour téléphoner à Olivier. Il arrive au ravitaillement. Au bout de 100md+ je me retrouve enfermé dans un énorme embouteillage. Nous sommes à l’arrêt. Assis sur une souche, je récupère. On parle du match, de la finale qui se déroule au même moment en Nouvelle Zélande. Nous sommes en terres de rugby ; les gars autour de moi ont l’accent qui chante ; les informations circulent : les blacks mènent 7à 0. Ça repart lentement. Certains commencent à s’inquiéter pour la prochaine barrière horaire. Nous atteignons un belvédère qui surplombe toute la vallée. Je sors mon Iphone et prends une photo. La caméra est dans mon sac, elle y restera jusqu’à la fin de la course. D’autres coureurs font la même chose que moi, certains prennent la pause devant l’objectif de leur pote ; la vue est superbe.
Cent mètres plus haut nous atteignons le champignon préhistorique et le 29ème kilomètre. J’avance depuis 4h30 et je me sens physiquement assez bien. Depuis que j’utilise des Leki de Nordic Walking pour m’assister dans les pentes les plus raides, ça passe beaucoup mieux. Les têtes de séries en ont aussi et on peut difficilement les soupçonner d’être des randonneurs. Arrivé sur le plateau Je ne prends pas le temps de me couvrir et repars sans attendre en direction du sud est.
Aux environs du 30 ème kilomètre, des secouristes sont collés à leur transistor. Je leur demande le score ; 8 à 0 mais les français sont à douze mètres de la ligne des blacks. Je n’ai pas couru cinq cent mètres quand j’entends le klaxon de leur véhicule de secours accompagné d’une clameur qui se répand dans la forêt. Je regarde mes compagnons de route, on est d’accord : « essai français !». Trois minutes plus tard, nouveau coup de klaxon et nouvel clameur : « transformation !»
Je jette un œil à ma montre : 11h10, presque cinq heures de course. J’ai froid et faim. Je n’ai avalé, depuis le départ, qu’un gel, un quart de barre aux céréales et une banane. La douleur que j’avais ressentie à mon genou droit dans la première côte, s’accentue. Ça ne s’arrange pas, lorsque nous amorçons une légère descente au 32 ème kilomètre.
J’atteins Saint André de Vézines, 36 ème kilomètre, en 6h03. J’ai une vingtaine de minutes d’avance sur la barrière horaire. J’entre dans la cour d’un petit bâtiment. C’est un peu le bordel. Les boissons et la nourriture sont servis autour de hauts comptoirs installés sous un préau. Je cherche désespérément quelque chose de salé à avaler. Les pâtes de fruits qui sont exposées sur les buffets ne m’attirent pas beaucoup. A partir d’un certain temps de course le goût du sucre disparait. C’est un des effets de l’ultra : il faut savoir aller par delà le sucre et le mal. Je me jette comme un affamé sur une assiette de fromage, engloutie une banane entière et bois un verre de thé sucré brulant. Comme à l’étape précédente, je ne suis pas emballé par l’ambiance qui règne ici. C’est un peu déshumanisé. J’appelle Thibaut, il est à cinq ou six kilomètres du troisième ravitaillement. L’écart est creusé. Je ne le rattraperai plus. Et puis cette douleur aiguë qui ne me quitte plus ne préfigure rien de bon. Je ne parviens pas à me relancer immédiatement. Je marche jusqu’à la sortie du village. On nous oriente vers l’ouest et le GR 62. Nous plongeons vers le ravin de L’Adrech. Chaque pas est insupportable, je ne peux absolument plus courir. Je suis au ralenti. J’appelle Olivier et je m’étonne qu’il ne m’ait pas encore rattraper. Il entre tout juste dans Saint-André de Vézines. Je lui annonce qu’il me rejoindra sans doute bientôt car je suis HS. J’hésite à retourner jusqu’au point de secours et à jeter l’éponge. Le téléphone sonne. C’est Stéphane. Il me rassure en me racontant qu’il a terminé, il y a quelques années, les Templiers en marchant du 37ème kilomètre à la fin de la course. Il me conseille d’avancer et de courir dans les portions les plus roulantes. J’ai à peine raccroché lorsque Olivier me rejoint. Je lui détaille la nature de mes ennuis; lui m’explique qu’il souffre beaucoup dans les côtes. Son arrivée me redonne un peu de courage et je reprends ma course.
A 13h00, nous tournons vers le sud. Nous commençons notre 41ème kilomètre et il nous en reste moins de dix jusqu’à l’étape suivante. Nous disposons de plus de 2h20 pour y parvenir. C’est jouable.
Au 42ème kilomètre un photographe nous immortalise dans les rochers de Roques Altès. Nous débouchons sur la corniche du Rajol. Le panorama est sublime. Des vautours planent au dessus de nos têtes. Ceux qui cheminent à notre proximité n’ont pas l’air beaucoup plus en forme que nous; les rapaces attendent leur diner.
Au 45ème kilomètre, Olivier à mes cotés, j’attaque la première partie de la descente vers la Rocque-Sainte-Marguerite. Le sentier est extrêmement escarpé. C’est une torture pour mon genou. Je ne parviens plus à le plier ce qui est loin d’être pratique pour descendre dans une pente à plus de 15%. Je reprends ma course sur un replat entre le 47ème et le 48ème kilomètre. Je laisse Olivier derrière moi. Je sens que je suis surhumain. je double quelques coureurs qui trainaient devant moi; un miracle. Cela ne dure pas. C’était mon chant du cygne. Les 150 derniers mètres de dénivelé vers la Rocque constituent un véritable calvaire. Olivier repasse devant moi et s’envole vers la prochaine étape. J’espère le rattraper dans la côte suivante mais là, je suis accroché à mes cailloux. Je franchie la Dourbie à 14h40. Selon le timing fournit par l’organisation, il nous reste 40mn pour faire les 2km qui nous séparent de la barrière horaire de Pierrefiche. Ca grimpe dure mais c’est parfaitement jouable. J’interroge un homme qui progresse difficilement devant moi. Son GPS indique, comme le mien 49.6km; nous sommes, en toute logique, tout près du but. Il vient de Lille et s’entraine sur des terrils; rien à voir avec ce qu’il affronte ici.
Je ne lâche rien. Les minutes défilent et on progresse toujours au milieu de la pampa. Une forêt qui n’en finit pas et aucun ravitaillement en vue. Je rejoins Olivier cinq minutes avant le mur horaire; il est aussi désemparé que le lillois et moi.
Nous atteignons le plateau du Larzac, là où, théoriquement, aurait dû se trouver le point de ravitaillement, à 15h30. Je suis abattu. La course est finie pour nous. Malgré nos ultimes efforts, nous ne serons pas dans les temps. La pluie commence à tomber et je suis saisi par le froid. Ma déception me cloue au sol; je ne peux plus avancer. J’appelle Laurent qui avait laissé un SMS sur mon téléphone. Je lui annonce mon échec sur sa boite vocale.
Il nous faudra encore faire 2 kilomètres pour rejoindre Pierrefiche du Larzac. L’étape est en cours de démontage. Il n’y a plus rien à manger ni à boire. On nous reprend froidement nos dossards.
Voilà, ça c’est terminé comme ça.
Quelques coureurs hagards ont le nez plongé sur leur GPS et sur leur chronomètre. Comme moi, ils ne comprennent probablement pas pourquoi ils se sont trompés de plus de deux kilomètres. Un type au bord de l’hypothermie sous sa couverture de survie. Il ne porte qu’un t-shirt à manche longue et n’a emporté avec lui ni seconde couche ni vêtement imperméable parce qu’il pensait sincèrement qu’il n’aurait pas besoin de s’arrêter ! Je n’ose imaginer ce qu’il serait advenu de lui s’il était retenu seul au milieu du parcours après que la nuit soit tombée quelque part entre Pierrefiche et l’arrivée…
J’enfile le rechange que j’avais conservé précieusement dans mon sac afin d’aborder au sec la dernière partie du parcours. Au moins je n’aurai pas froid dans la navette qui me ramènera à Millau.
Il y avait peut-être moyen de terminer et de franchir la barrière de la ferme du Cade si la descente vers le Monna était, comme on me la dit, plus roulante que celle que je venais de terminer, mais je ne le saurai pas; pas cette année. Je suis déçu. Déçu de ne pas avoir pris suffisamment de marge sur la barrière horaire et déçu que sur une telle course on ne puisse s’appuyer sur une mesure fiable du kilométrage par les organisateurs.
Grosse déception en atteignant, en navette, le site d’arrivée pour accueillir et féliciter Thibaut qui me précédait de quelques kilomètres dans cette course. Tous ces finishers avec leurs grosses médailles et les magnifiques maillots bleu-nuit Adidas; j’avais une grosse boule dans la gorge de m’être arrêté, contraint et forcé, 23km plus tôt.
Je ne sais pas si ce décalage entre les temps et les distances des barrières horaires annoncées et ceux qui furent réellement constatés correspond à une volonté délibéré ou à une certaine approximation dans les mesures. Je me suis fait avoir cette fois-ci mais je reconnais que cet écart n’est, au final, pas si important et que je dois mon échec à ma méforme plus qu’à un défaut d’organisation. On est juste très agacé quand on se retrouve hors limite de 3 minutes…
Sur le site de départ, un immense chapiteau d’au moins 1000m2 était dressé pour accueillir les participants et leur offrir un copieux repas. Au menu Aligot-saucisse, salade et soupe de légume. Je dévore tout ce qu’il y a sur mon plateau. Je ne touche pas aux bouteilles de vin cinq étoiles disposées sur les tables. Je ne suis pas certain de l’effet d’une telle piquette sur l’organisme.
Thibaut a bouclé l’intégralité du parcours en 12h11. Il était épuisé. Nous aussi d’ailleurs.
Nous sommes rentrés sans attendre à nos hôtels et nous nous sommes couchés sans prendre le temps de célébrer la victoire de Thibaut sur le temps et sur lui même. Je n’ai pas non plus savourer la bière dont j’avais rêvé depuis une semaine, je n’avais plus la tête à ça.
Ceux qui ne courent pas ne comprendront pas ma déception. « Plus de 50km et 2000m de dénivelé, c’est énorme ! » diront-ils; « courir pendant plus de neuf heures aussi. Cela constitue, en soit, déjà une énorme performance. »… Pierrefiche de Larzac n’était pas mon objectif. J’espérais aller bien au delà et je pensais sincèrement m’être suffisamment préparé à cela. 50km ce n’est rien; 75km aussi. L’épreuve, ce n’est pas la course; c’est tout ce qui précède. Les heures d’entraînement, de fractionnés et de côtes qu’il a fallu avaler avant de m’aligner sur les Templiers. La course c’est une récompense. J’ai, en fait, le sentiment d’avoir été privé de dessert.
Nous avons quitté Millau sous la pluie le lendemain matin. Personne ne voulait prendre le volant mais comme Thibaut avait conduit à l’aller, j’ai fait le retour.
Je reviendrai à Millau.
J’ai beaucoup apprécié l’ambiance du départ et j’ai ressenti un gros frisson en passant entre la haie torches qui illuminaient la cohorte. j’ai trouvé certains passages somptueux et je regrette de ne pas les avoir tous découverts.
Je reviendrai l’an prochain terminer la Grande Course des Templiers.
accès à la trace des Templiers avortés
Film officiel de la course : première partie
La Grande Course des Templiers 2011, par VO2 Running Live
des sentiers en Toscane
La Toscane est un pays de vieux beaux, de retraités fortunés et de touristes américains. On y vient pour dépenser un trop plein de temps et d’argent. Des artistes voudraient pouvoir puiser dans Le ciel azur, les cyprès, les oliviers, les vignes et les bastides de pierre une inspiration qui ne viendra qu’après la sieste Bref, La Toscane c’est beau, mais c’est chiant.
Malgré les yeux et les seins de Liv Tyler, Beauté volé, le film de Bernardo Bertolucci, m’avait fermement ennuyé; Les clichés n’ont jamais nourris de bons films; il suffit de regarder ce que Woody Allen a fait de Barcelone ou de Paris pour s’en convaincre, mais je m’éloigne.
Dans mon catalogue d’idées préconçues, on n’allait pas en Toscane pour courir mais pour y prendre son temps; Un truc de vieux, on y revient.
J’ai vieilli moi aussi et après avoir regarder pendant des années mes enfants faire du wakeboard sur le lac de Côme, je me suis résolu à découvrir la Toscane.
Je me souvenais surtout de l’adaptation par Kenneth Branagh d’une pièce de Shakespeare : beaucoup de bruit pour rien, lorsque j’ai mis pour la première fois les pieds en Toscane. Même si cette comédie est supposée se tenir quatre siècles plus tôt, en Sicile, mon souvenir s’adaptait parfaitement aux paysages qui s’offraient à moi, au Palio de Sienne et, bien entendu, au Chianti Classico.
Je ne rédigerai pas un guide de Florence, de Lucques ou de Siennes; l’Histoire et les Arts demeureront débiteurs à vie de ces villes et les touristes en short du monde entier le leur rendent suffisamment bien. J’aurais voulu écrire un article que j’aurais modestement intitulé « courir en Toscane » ; mais, bon, prétendre embrasser un tel sujet quand on a effectué, en tout et pour tout, six sorties dans une région deux fois plus grande que l’Ile de France, c’est présomptueux.
J’ai ramené avec moi quelques images; Les muséologues seront déçus : notre vie aquatique et nos ballades familiales ne font pas très Médicis.
J’ai beau aimer courir, il me faut reconnaître que la Toscane est le paradis des hédonistes. Je pourrais passer des heures sur les glaciers qu’on trouve à chaque coin de rue à Florence et à Lucques, où des Cantucci à mourir des cafés et des chocolats sublimes; mais avant d’exposer les chemins sur lesquels je me suis perdu, je me sens contraint d’évoquer l’adresse emblématique de toute une région : le Mac Dario .
Panzano in Chianti est un petit bourg situé à équidistance de Sienne et de Florence. C’est là que Dario Cecchini a, pendant plus de trente ans, développé la « Antica Macelleria Cecchini », la plus célèbre et sans doute la meilleure boucherie du monde. Adepte du slow food, à l’instar de Jamie Oliver dont il est intime, il a élevé la cuisson parfaite de chaque coupe de viande, au rang d’Art. Je me méfie toujours, des principes induits par la préservation du terroir et des traditions culinaires : on n’est jamais très loin des valeurs rances et nauséabondes du racisme et de la xénophobie. J’aimerais croire que, lorsqu’on interdit ici ou là en Toscane et en Italie du Nord, la vente de nems et de kebabs, c’est pour lutter contre les effets dégradants de l’industrialisation agroalimentaire et non pour stigmatiser les albanais et les étrangers de la péninsule.
Depuis 2006, il a ouvert, autour de sa boucherie, trois espaces dans lesquels sont servies les viandes les plus délicieuses qu’il m’ait jamais été donné de goûter. Il n’y a pas de cartes. A chaque lieu est attaché un menu et un prix. On ne recommandera pas l’Officina della Bistecca aux appétits d’oiseaux: Pour cinquante euros, on enchaine des plats comme une sublime Côte de boeuf à la Fiorentina ou le meilleur Beefsteack à la Panzanese d’Italie. La Solociccia tient davantage de la maison du boucher que du restaurant et offre, pour trente euros, un menu tout aussi savoureux. Mais son « oeuvre » la plus originale est sans aucun doute le Mac Dario. Pour le prix d’un Maxi best of de l’ami Ronald, Dario prépare à ses hôtes un burger incomparable (Medaglione) accompagné d’excellents légumes crus, de pommes de terres croustillantes, de douces tranches d’oignons rouges et de tomates fraiches.
Les repas sont servis sur de grandes tables autour desquelles les convives viennent s’assoir; c’est sans chichi, c’est très bobo. Tous les américains d’Italie viennent y apprendre ce que manger veut dire. C’est enchanteur.
Grosseto
Je suis allé à Grosseto. Anne avait trouvé dans un guide l’adresse de Warm-Up, un Bed & Breakfast un peu spécial qui prétendait n’accueillir que les marathoniens et les triathlètes. L’endroit est sympathique et les chambres joliment décorées. L’accueil de nos hôtes est chaleureux et nous avons beaucoup apprécié qu’ils nous invitent à diner dès le deuxième soir pour que nous parlions de nos exploits sportifs respectifs. Il court le marathon en moins de 2h30; elle le termine en 3h30. Un couloir de natation permet de faire des longueurs ou de tremper ses os usés à ciel ouvert, c’est un bonheur. Quant au plaisir de cueillir, pour le petit déjeuner, des figues fraiches sur leur arbre, il est indescriptible.
Pour courir en revanche le coin est un peu monotone. Plat et sans charme, on ne trouve ni sentiers, ni chemins de traverses, mais des routes, de vastes exploitations agricoles et des sites industrielles. Il faut aller, plus au sud, jusqu’au Parco Regionale della Maremma pour trouver un espace plus sauvage…
run in Chianti
Le Chianti est la partie de Toscane qui ressemble le plus à l’idée que l’on s’en fait (de la Toscane). Les cyprès, les vignes, les oliviers et les paysages délicatement vallonnés, on les trouve autour de Sienne et de Gaiole in Chianti. Chaque plan semble avoir été dessiné par un paysagiste et taillé au cordeau. Rien ne dépasse; tout est impeccablement beau. Le Chianti c’est la Suisse, le soleil en plus.
Et comme les choses les meilleures sont très inégalement réparties, on trouve aussi d’immenses forêts peuplées de chênes, de pins, de hêtres, de châtaigniers et d’oliviers sauvages. On ne craint pas de rencontrer, sur les sentiers du chianti, des hordes de randonneurs qui viendraient perturber votre course. Au pire on croise des touristes qui, entre la visite d’une église et celle d’une cave, effectuent une courte promenade digestive en lisière de forêt. Le reste nous appartient.
Le circuit que je propose ci-dessous, décrit un huit autour de Castello di Brolio, un château néo-gothique et un vignoble situé à à mi distance entre Sienne et Gaiole in Chianti.
Je laisse ma Volvo dans le centre du village sur le parking de la coopérative vinicole puis je grimpe tranquillement vers le château en direction du sud. Au bout d’un petit kilomètre et une ascension de 50m j’atteins le sommet d’une petite colline sur laquelle le château a été construit.
Je redescends ensuite pendant quatre kilomètres à travers les vignes jusqu’à la route, 100m plus bas.
Je suis la route, traverse le petit village de San Regolo et reviens, après 7km de mise en bouche, à mon point de départ. Je n’avais pas vraiment prévu cette première boucle mais elle constitue un bon échauffement d’une heure…
Les choses sérieuses commencent avec une boucle en forêt dans laquelle on pénètre par un large chemin qui part vers sur gauche environ un kilomètre après avoir quitté le village par l’est.
La terre est ocre, presque rouge et l’odeur des pins donne une ambiance très estivale à ma course. Je m’offre un premier raidillon entre le 8ème et le 10ème kilomètre. Ça commence enfin à ressembler à du trail. Le sol est bosselé, je ne regrette pas d’avoir chaussé mes Salomon S-Lab 3. Je passe de 490m à 690m d’altitude en moins de deux kilomètres.
Je quitte ensuite momentanément la forêt et déroule vers le nord sur une route relativement plane.
Arrivé au 12ème kilomètre, je retourne dans la forêt et amorce ma longue descente jusqu’à Brolio. Une biche surgit sur le chemin a quelques mètres de moi. Elle semblait tellement étonnée de me trouver là qu’elle a marqué un temps d’arrêt en me regardant qui m’a paru durer des heures.
J’atteins, au niveau du 13ème kilomètre, l’extrémité nord de mon parcours. J’entends sur ma droite des grognements et des bruits de bêtes qui bougent dans les buissons. Ce sont sans doute des sangliers. J’accélère, je suis beaucoup moins confiance qu’avec la biche…
Je plonge vers le sud. 200m de dénivelé en moins de trois kilomètres. Je cours en équilibre sur de grosses pierres; c’est sublime.
Une promenade sportive de 2h15, sur 17km avec un dénivelé positif d’environ 300m.
Trace Brolio In Chianti
cartes
Difficile de trouver en Italie des cartes semblables à celles produites par l’IGN ou des sites sur lesquels on puisse dessiner des traces en s’appuyant sur des cartes topographiques au 1/250000ème à l’instar de ce que permettent OpenRunner, Géolives ou GPSies. Quand on veut s’aventurer sur des sentiers et en montagne, les cartes proposées par Google sont loin d’être suffisantes et même si on peut avoir, sur Google Earth, une vague idée du relief rien ne vaut une véritable carte topographique.
J’ai bien trouvé Gulliver.it, un site qui recense un grand nombre de parcours en les classant par activité (Trail, VTT, randonnée) et par difficulté, mais pour qui ne pratique pas couramment l’italien, il reste un peu hermétique. J’ai aussi tenté d’utiliser le Geoportale Nazionale, mais je ne suis pas aussi à l’aise avec ce système que je le suis avec Openrunner.
Je me suis finalement rabattu sur les cartes édités par les Edizioni Multigraphic – Firenze; elles sont moins claires que celles de l’IGN mais précises et fiables, ça compte déjà beaucoup.
Ma fidèle montre Garmin Forerunner 305 ayant rendu l’âme en plein milieu d’un de mes trails transalpins, je n’ai pu reporter la trace de mes parcours. Si le Directeur Général de Garmin pour la France, l’Europe ou même le monde lit ces pages, je veux bien qu’il prenne contact avec moi à l’aide du formulaire situé en bas de page.
Les Alpes Apuanes
On attaque les choses sérieuses avec les Alpes Apuanes. Comme son nom ne l’indique pas c’est un massif montagneux qui appartient aux Appenins du nord et non aux Alpes. Le point le plus haut, le Mont Pisano, culmine à 1946 mètres d’altitude. Le nord du parc, du côté de Carrare (dont les carrières de marbre sont internationalement connues), est sans doute plus escarpé, on y trouve davantage de sentiers de randonnées. Les sommets du sud du massif (province de Lucques) sont plus modestes (Pania della Croce, 1858m). La plupart des itinéraires de cette partie méridionale sont répertoriés sur la carte « carta dei sentieri e dei rifugi 1:25000 / Parco delle Alpi Apuane » ci dessous (cliquer pour agrandir)
J’ai choisi de découvrir les Alpes Apuanes en parcourant les monts à l’est de Camaiore, une petite ville située à 10km de la mer et de la station balnéaire de Viaregio.
j’avais identifié une boucle à partir de Metato un petit village, accroché à la montagne, à cinq kilomètres de Camaiore. On emprunte une route étroite qui serpente dans la montagne et sur laquelle on croise, comme dans le reste de la région d’ailleurs, un nombre incroyable de Marco Pantani. Le sport, ici, c’est le cyclisme, pas le trail, ni la randonnée; j’aurai l’occasion de m’en apercevoir.
Il faut arriver suffisamment tôt si l’on veut loger sa voiture dans l’une des dix places du petit parking du village. Le début du parcours est indiqué par un large panneau sur laquelle on trouve une carte des sentiers de la zone.
La ballade commence par un chemin goudronné et balisé (n°104), que je suis en direction de l’est. On entre immédiatement dans le vif du sujet avec une pente qui dépasse 10%. Sans échauffement, c’est dur.
On passe de 500m à 920m en moins de quatre kilomètres. Sur sa première moitié, le chemin est bordé par de jolies petites maisons isolées dont l’accès nécessite la possession d’un quatre quatre. Ensuite c’est une forêt de hêtres et de Mélèzes jusqu’à ce qu’on atteigne un col au pied du Mont Prana (1221m).
Plusieurs itinéraires irradient depuis ce point. En contrebas du sentier n°101, on aperçoit le refuge Baita Barsi. Je prolonge ma route vers le nord en suivant, sur une crête, le sentier n°101. Après 500m, sous un magnifique ciel bleu, je laisse le n°102 sur ma droite et poursuis sur le n°101 jusqu’à un nouveau col (Focce de Termine o del Croccione). J’ai parcouru un peu plus de trois kilomètres depuis le précédent carrefour.
Je me dirige alors vers le sud ouest par le sentier n°2. Le ciel bleu disparaît lorsque je m’enfonce de nouveau dans la forêt. Je manque d’eau. Une multitude de torrents sont indiqués sur la carte mais tous ceux que je croise sont à sec. Les filets de boue qui s’écoulent ne m’inspirent aucune confiance. Je descend pendant quatre kilomètres jusqu’à la bifurcation avec le chemin n°112, à 450m d’altitude (500md-).
J’abandonne le chemin n°2 qui rejoint peu après la route et le village de Casoli et pars sur la gauche en direction du sud est, par le chemin n° 112. Un torrent d’eau fraiche coule quelques mètres après le croisement. J’en profite pour boire, remplir mes bidons et rafraîchir ma tête et mon corps.
Le chemin remonte sur cinq kilomètres. La température au dessus de la canopée doit frôler 40°C, je suis à bout. Après avoir grimpé plus de 500md+, je rejoins le premier col.
Je reprends enfin le sentier n°104 qui plonge jusqu’à Metato.
Voilà. J’ai effectué en plein cagnard et sans eau, une boucle d’une vingtaine de kilomètres et d’un dénivelé qui dépasse les 1000md+. J’ai mis plus de quatre heures pour terminer mon périple; je n’ai pas croisé une seule âme et n’avais prévenu personne de mon programme…
La Garfagnagna
La Garfagnagna est un petit massif montagneux et sauvage séparé des Alpes Apuanes par la rivière Serchio. les pentes y sont plus abruptes que dans le sud Alpes Apuanes. Les gorges et les barres rocheuses y sont nombreuses. Le Monte Rondinaio culmine à près de 2000m, c’est le point le plus haut de la Garfagnagna.
J’ai longtemps cherché un document qui me renseigne sur les itinéraires de randonnée de cette région. J’ai finalement mis la main, chez un libraire peu aimabe de Lucques sur une carte dont la typographie rend impossible la lecture des noms et des cotes. illisible : « Media Valle del Serchio – Garfagnagna – Val di Luma » (cliquer pour agrandir)
J’ai jeté mon dévolu sur une trace qui devait me faire découvrir le sud du massif. J’ai suivi le Serchio depuis Lucques jusqu’à Fornoli à deux ou trois kilomètres au nord du pont le plus gothique jamais construit : le Ponte della Maddalena. On le surnomme le pont du diable et j’avoue avoir senti mon sang se glacer en le découvrant à 60km/h, confortablement installé dans ma Volvo.
Je grimpe pendant quinze kilomètres sur une petite route au nord de Fornoli en direction de Tereglio. Je me rends ensuite au centro Accoglienza Visitatori qui constitue le point de départ de la visite des gorges de Botri. C’est ici que je croiserai les seuls « randonneurs » de toute mes sorties toscanes; des familles en jean et en tennis qui affrontent courageusement, sur quelques centaines de mètres, les gorges de la Botri. Ils payaient pour ça; de la randonnée comme dans un parc d’attraction; autant dire que quand ils m’ont vu débarquer avec mes chaussures de trail, mon sac, mes bidons, mes manchons de compression, mes Leki et mon buff, je faisais figure d’extra terrestre.
J’ai voulu valider auprès de l’homme qui surveillait l’entrée des gorges que mon parcours était réalisable et pas trop dangereux. Je ne voulais pas, par exemple, me retrouver après quatre heure de course face à une barre rocheuse qu’on ne peut passer qu’en via ferrata. Il n’a pas été très clair dans ses réponses et je suis parti quand même. J’ai dû mettre quarante cinq minutes avant de quitter Ponte a Gaio, le point de départ. Contrairement aux sentiers des Alpes Apuanes, ceux de la Garfagnagna sont particulièrement mal fléchés et mal entretenus.
J’ai finalement trouvé la voie qui me conduisait vers le sentier n°11; une ligne de crête de 4km vers l’est. Les herbes sont hautes, la route n’est pas tracée et la plupart des piquets sont dans un état de délabrement tel qu’ils en deviennent difficilement visibles.
Je grimpe rapidement passant de 750m à 1300m en une longue heure. Le paysage est magnifique. Sur ma droite s’étend, sous une immense barre rocheuse, les gorges de la Botri. Il fait extrêmement chaud et je progresse face au soleil. Je ne vois pas le chemin qui s’ouvre sur ma gauche et continue à suivre la ligne de crête jusqu’au sommet du Mont Mosca à 1520m. La pente est forte et à l’instar d’une échelle sur laquelle on monte plus facilement qu’on ne descend, la peur du vide me pose quelques problèmes lorsque je dois revenir sur mes pas.
Je retrouve le chemin n°12 plus bas. Il surplombe les gorges en direction du nord pendant 2km environ sans difficulté majeure.
J’atteins alors le refuge de la fontaine di Troghi 1300m et plonge dans la forêt sur le sentier n°14.
C’est un passage très vallonné mais sans gros dénivelé. Je traverse plusieurs cascades de pierre qui, en hiver et au printemps, abritent sans doute de nombreux torrents.
Je cours vers le nord est pendant encore 2km jusqu’au Col delle Prada. Je poursuis ensuite le contournement des gorges en courant pendant 1km,5 vers le nord puis 1km vers le sud jusqu’au Refuge Cassenti.
C’est un joli petit refuge de montagne assez accueillant dans lequel quelques familles de bourgeois bohèmes ont pris position. Les hommes surveillent de larges pièces d’agneaux qui dorent au dessus d’un grand feu pendant que les femmes dressent les tables autour desquelles courent des hordes d’enfant. On dirait le sud et je resterai bien finir la journée avec eux. J’y reviendrai le lendemain avec Anne et Théophile.
Depuis le refuge on se lance dans un tour rapide de l’extrémité nord ouest des gorges. 3km de ballade sur le chemin n°13. Il vaut mieux entamer la boucle par le coté est car après avoir dépassé le belvédère c’est EXTRÊMEMENT DANGEREUX. Un sentier de 40cm de large surplombe un précipice de plusieurs centaines de mètres. C’est, au mieux de l’alpinisme, au pire du suicide. Le panorama est splendide mais je n’en avais pas terminé avec la vie et je suis revenu au refuge sans terminer la boucle (d’où l’idée de la prendre par l’est, sinon on ne franchit pas deux-cents mètres)
Depuis le refuge on emprunte, pour terminer, le sentier n°16b vers l’est, jusqu’à ce qu’on rejoigne la route. Attention, en cas de doute, il vaut mieux toujours se diriger vers la gauche lorsqu’on perd la trace du sentier; il y a sur la droite des barres rocheuses sur lesquelles il est préférable de ne pas s’aventurer. Après au moins trois kilomètres sur un sentier très mal balisé; quand on a de la chance; on retrouve la route et un peu de sérénité.
Il m’aura fallu, quant à moi, plus de deux heures pour parcourir cette courte distance.
Je redescend enfin la route pendant 4km jusqu’à ponte a Gaio, le point de retour.
Une vingtaine de kilomètres, 1000md+ de dénivelé mais de très grosses frayeurs. C’est un parcours sauvage, superbe, peu balisé et extrêmement dangereux. Le téléphone portable ne fonctionne pas dans cette zone et tout accident peut avoir ici des conséquences dramatiques.
Villar d’Arène morning trail
Pour ceux qui ne seraient sensibles ni à la course, ni à la montagne, ils pourront toujours entendre la pop sirupeuse de SuperPitcher.
Notre route estivale vers l’Italie s’annonçait longue et éprouvante, nous avons choisi de fractionner notre trajet en effectuant une courte étape au pied du massif des Ecrins. Après avoir serpenté pendant quelques heures depuis Grenoble derrière une file de véhicules sur la D1091, nous avons atteint la Grave, samedi en fin d’après midi.
Nous avons établi notre camp de base dans un hôtel dont la description, sur internet, de l’ambiance chaleureuse et authentique nous a laissés perplexes. Accrochés à flanc de montagne, les chambres et appartements formaient un hameau de chalets orientés au sud dont les trois étoiles rayonnent sur toute la vallée. Trônant dans le hall, une photographie dédicacée de Lance Armstrong attestait de la gloire de l’hôtel et du champion. Les lambris de sapin clair et le mobilier acquis parmi les promotions d’un IKEA asthénique concordaient parfaitement avec l’accueil antipathique du Thénardier des lieux. L’aspirateur que l’on passe pour signifier, à 10h02, que le temps imparti au petit déjeuner est révolu ou ses accès d’autorité sur les Cosette qui desservaient les tables, nous mettaient profondément mal à l’aise. A sa décharge, la piscine et sa terrasse en thèque, face au glacier, nous ont offert quelques heures enchantées. Ainsi, après avoir déposé nos valises et découvert notre studio fonctionnel et sans charme nous nous sommes étendus sur des transats dans lequel j’ai entrepris d’achever la lecture des Privilèges de Jonathan Dee.
Avant de nous préparer pour le diner, j’ai suivi, avec Anne, la première trace que j’avais dessiné autour de la grave. Une petite boucle de sept kilomètres qui suivait un chemin vallonné le long de la Romanche, puis remontait dans les alpages, après avoir traversé Villar d’Arène et le bois de la Chal d’Outre, en empruntant le GR54. A l’exception d’une petite crise d’hypoglycémie dont Anne a été victime après trois kilomètres, nous avons trouvé ce parcours rafraichissant. Courir dans la montagne, sur des sentiers couverts d’épines de pin, quand on arrive de Paris, c’est toujours un grand bonheur.
La Crèperie des Plagnes est retirée au pied des pistes du Chazelet, un petit village qui surplombe la Grave. C’est là que, trois jours de suite, nous nous sommes réfugies pour profiter de diners magiques au milieu de la montagne. A l’instar de la Crèmerie du Glacier à Argentière, ce lieu avait quelque chose de lynchéen ; il aurait pu figurer dans Twin Peaks entre le One Eyed Jack et le Double R.
Dimanche, les garçons nous ont accompagné dans une longue descente randonnée entre la gare intermédiaire de Peyrou d’Amont et le lit de la Romanche. Après avoir emprunté le téléphérique des glaciers de la Meije, et suivi, au milieu des pierres, un sentier qui nous conduisait jusqu’au petit lac de Puy-Vachier, nous nous sommes assis contre un gros rocher pour y consommer notre pique nique. La pluie qui menaçait depuis le matin nous a contraint à reprendre rapidement notre randonnée. Le soleil est apparu après que nous ayons traversé le bois des Fréaux et il ne nous a plus quitté. Il aura fallu près de quatre heures pour que nous dévalions nos mille mètres de dénivelé; avec un enfant de sept ans, je n’en espérais pas tant.
J’ai attendu le lundi matin pour me lancer dans le trail que j’avais imaginé et dont j’ai longtemps rêvé. J’avais dessiné une jolie boucle, à l’est de la Meije entre le Pied du col, le refuge de l’Alpe de Villar d’Arène et le col du Lautaret;
Alice nous attend vers midi à Serre Chevalier où elle a passé deux semaines dans un centre de vacances; Arrivé à 9h00 à proximité du camping du Pied du Col, je dois faire vite. La brume recouvre la vallée et je crains qu’il ne se mette rapidement à pleuvoir. Pressé par le temps et menacé par la pluie, j’hésite un moment avant de me lancer dans cette course solitaire de 17km. J’ajuste mes bâtons et fixe la caméra Gopro sur ma tête. Lorsque je me vois dans le rétroviseur de la voiture, j’espère ne pas croiser trop de randonneurs. L’idée de filmer un de mes trails m’est venue après avoir maté quelques videos de downhill sur Youtube. On y voit des types, à qui on a sans doute retiré un bout conséquent de l’hypothalamus, descendre des collines à fond sur leurs mountain bikes du hard rock plein les oreilles . Je voulais faire la même chose en courant; montrer à quel point les sensations d’un trail en montagne peuvent approcher celles du ski. Malheureusement le soleil n’apparaîtra qu’à la toute fin de ma course et les sentiers ne semblent pas, sur le film, aussi vertigineux qu’ils le sont en réalité; Et puis, à pied dans une côte, on n’atteint pas une vitesse suffisante pour rendre ces images aussi impressionnant que sur un mountain bike.
Je n’ai pas quitté le parking depuis 5mn quand je croise un groupe de pêcheurs réunis autour d’une caravane. Je me souviendrai longtemps de la façon dont chacune de leurs dix têtes se lève pour observer mon passage. Je les ignore superbement poursuis ma course sur la route qui longe la Romanche. Le paysage qui m’entoure jusque là ne présente pas de grand intérêt : des cailloux et de grands espaces aménagés par une armée de pelleteuses et de bulldozers. .. Il me faut courir pendant un peu plus de deux kilomètres sur un petit sentier qui surplombe la rivière avant d’atteindre la première côte. Le paysage se découvre et, sur ma droite, une magnifique cascade plonge vers la rivière dans un vacarme assourdissant. Je m’efforce de ne pas trop ralentir lorsque je commence mon ascension et, dès que la pente diminue, je reprends ma course. Au niveau du troisième kilomètre, un groupe de randonneurs forme une haie d’honneur à mon passage. Je ne sais pas si c’est la vitesse avec laquelle j’avale les mètres de cailloux ou la caméra au sommet de mon crâne qu’ils saluent ainsi; Je me sens en grande forme et j’interprète tous les signes que l’on m’adresse comme un encouragement sincère. Je leur retourne un large sourire et les remercie d’un geste de la main.
Je franchis ensuite un petit pont de bois qui enjambe la rivière et attaque la seconde partie de mon ascension. La pente est plus forte et surtout bien plus longue. Ce qui avait précédé n’était qu’une mise en bouche. Mon rythme cardiaque accélère, mon souffle est court mais grâce à l’appui de mes bâtons je parviens à conserver un bon rythme. Je dépasse trois ou quatre autres couples de randonneurs, qui s’écartent poliment à mon passage. Leurs airs surpris fini par m’amuser et je ne m’inquiète plus de passer pour un doux dingue.
Je quitte le GR54 qui se prolonge sur ma gauche pour suivre, entre les rochers, le sentier des sources de la Romanche. Lorsque j’atteins le col, je suis saisi par le froid et le vent. Le ciel commence à se dégager mais le soleil est encore loin de me caresser de ses rayons. Tout autour de moi des marmottes sortent de leurs trous. Mon passage ne semble pas les inquiéter. Je n’en avais jamais vu autant. Je continue ma course en suivant le chemin du plan de l’Alpe, au dessus de la Romanche, jusqu’au refuge de l’Alpe de Villar d’Arène où je rejoins le GR 54. Il continue vers le lac d’Arsine, ce n’est pas mon chemin. Malgré les 700m de dénivelé, je n’ai parcouru que 5km environ. Je marque pas de pause et repars immédiatement en sens inverse, plus à l’ouest cette fois-ci. Je laisse une petite station météorologique sur ma gauche et me dirige vers le col du Lautaret. J’emprunte le Chemin des Crevasses dont le nom avait fait frémir Anne. Ce long balcon exposé à l’ouest, zébré par les torrents et balafré par d’étranges combes d’ardoise, est magnifique. On est sur la Lune, ou peut-être sur Neptune. La rivière coule 800m plus bas et je suis seul au monde. A 2000m d’altitude, je cours dans le ciel ; je fais du sky running, c’est fabuleux.
Après avoir franchis le Rocher Blanc, au bout de neuf kilomètres, je quitte ce chemin étroit et abrupt pour suivre, le Chemin d’interprétation des Crevasses. Je suis toujours sur un balcon, mais celui-ci est exposé au nord. Le paysage change radicalement. La pente au dessous de moi est plus douce, le sol est moins aride et on aperçoit quelques buissons aussi.
J’atteins le col du Lautaret à mon douzième kilomètre. Si c’est un lieu dont rêve les cyclistes, j’avoue rester froid devant cette large route balayée par le vent et sur laquelle circule de gros camions. Je m’arrête quelques instant sur un des parkings qui entourent le col et j’avertis Anne que je m’apprête à redescendre vers Villar d’Arène. Je cours depuis moins de deux heures et j’en aurai terminé dans trois quart d’heures tout au plus.
Je traverse la route et suis le GR 50, au milieu des pâturages en direction du Pied du Col. Depuis mon arrivée au Lautaret, le soleil brille intensément. Je reste suspendu pendant encore deux kilomètres à plus de deux mille mètres d’altitude; et puis je bascule, ma descente est rapide ; en moins d’un quart d’heure je retrouve la rivière et ma voiture.
L’après midi même, j’ai proposé à Anne, Hugo et Théophile de découvrir ce parcours avec moi. Ils étaient enchantés. Les garçons ont cherchés des marmottes, escaladé les rochers qui entourent la Romanche ; J’ai de nouveau croisé tous ceux que j’avais dépassés ce matin pendant ma course. Ils étaient tout aussi étonnés de me voir escalader encore une fois cette montagne. J’ai échangé quelques mots avec chacun d’entre eux; ils revenaient du lac d’Arsine. Je leur ai expliqué ma course et mon envie de partager ce bout du monde avec mes enfants. J’espère que mon explication les a convaincus et que le fou qu’ils ont vu courir dans la montagne avec une caméra sur la tête leur est apparu moins suspect.
J’aurais aimé que ce circuit ait duré plus longtemps et faire le tour de la Meije n passant par le lac du Pavée et le col des Chamois ou par le refuge du Chatelleret et le glacier des Cavales. J’ai l’impression qu’au pied du glacier du Clot des Cavales il faut s’équipé de crampons et d’un piolet, ce n’est plus vraiment du trail…
Marathon du Mont-Blanc
récit du Marathon du Mont-Blanc 2011
Le Marathon du Mont-Blanc était l’objectif principal du premier semestre 2011 et l’acmé de ma première année de course à pied.
J’ai commencé à courir au printemps 2010 pour mieux descendre à ski; C’est en descendant dans les combes enneigées des Grands Montets, à Argentière, que Thibaut m’a révélé son secret de montagnard: Il pouvait enchaîner 1000m de dénivelé d’un trait là où je devais m’arrêter quatre ou cinq fois, tout simplement parce qu’il courrait régulièrement. Et puis il y avait cette course que l’on avait découverte un été, en traversant Chamonix alors que nous revenions d’un séjour féérique sur les lacs italiens. Nous avions été fascinés par ces extra terrestres qui avaient couru deux jours durant pour achever le tour du massif du Mont-Blanc: l’UTMB. Je cours parce que j’ai l’espoir de terminer moi aussi un jour cette course mythique et le marathon du Mont Blanc en constitue la première étape.
Dire que je m’y suis préparé relève de la litote. J’ai sans doute commencé mon entraînement un peu trop tôt. Dès le début du mois de Janvier j’ai enchainé quatre à cinq séances par semaine cumulant 1267 km et 14924mD+ ; soit quatre vingt-onze sorties de 14 km et d’une durée de 1h20 chacune, en moyenne. (Voir les activités )
J’avais établi un programme strict, un plan d’entraînement que j’avais moi-même méticuleusement composé en fonction de mes paramètres physiologiques (VMA, FCmax) et de l’étude assidue des théories publiées sur ce sujet. Je ne l’ai finalement pas suivi. Je préfère courir en écoutant mes sensations et en suivant mes envies plutôt qu’en m’imposant un plan rigide. Même si j’en ai accompli chaque semaine, les séries de fractionné et de côtes m’ennuient. J’aime le trail parce que c’est un sport en nature et qu’on s’y sent libre; la planification n’est décidément pas mon truc. J’ai cependant essayé de m’imposer une règle : une sortie longue d’au moins 20km chaque semaine, en empruntant si possible des parcours vallonnés et en nature, une séance de côtes, une séance à rythme rapide (seuil) et une séance de footing plus tranquille…
J’ai intercalé quelques courses dans ce programme afin de vérifier la qualité de ma progression et de donner un peu de sens aux sorties longues pour lesquelles il n’est pas toujours facile de se motiver en plein hiver.
Semi Marathon de Paris, le 6 mars, 21km, 1h43’
Eco Trail de Paris, le 26 mars, 55km, 7h03’
Paris-Saint-Germain la Course, 20km, 1h37’
J’ai réalisé ma dernière sortie longue avec Fred et François en forêt de Compiègne ; une vingtaine de kilomètre sur un terrain relativement vallonné par rapport à ce que l’on trouve habituellement en région parisienne. Le souvenir de mon échec sur le Marathon des Causses en Octobre 2010 (près de 7h39 pour boucler les 42km de course avec une abominable douleur au genou gauche) m’a poussé à alléger considérablement la charge d’entraînement pendant les deux semaines qui précédaient cette course tant attendue. Je cumulais près de 80km par semaine depuis le début du mois de mai et la fatigue accumulée commençait à se faire sentir : tendinite à la cheville gauche, mal aux genoux, dégout de la course à pied. Je ne courrais plus parce que j’en avais envie mais parce qu’il fallait poursuivre mon entraînement ; or je ne pouvais pas prendre le départ de ce Marathon rêvé sans être emporté par un véritable désir de montagne et de course. Les séances de côte dans le parc des Buttes Chaumont avec Laurent devenaient laborieuses ; il faut bien avouer que s’acharner à courir à travers les pelouses d’un parc planté au milieu de Paris pour essayer tant bien que mal de « bouffer » du dénivelé et de s’exercer aux descentes, relève de la folie douce quand on rêve d’espace et des Alpes…
Les deux dernières semaines ont duré des années. J’ai cru devenir fou, cette course devenait une obsession. Je me levais la nuit pour aller parcourir compulsivement le net et y repérer tout ce qui traitait de ce sujet. Lire et relire les témoignages de ceux qui avaient vécu ou survécu à cette aventure. Trouver sur les forums, les fils sur lesquels on dissertait sur le respect les consignes de l’organisation quant à la composition du sac (collants ? gants ?) ou sur l’utilité des bâtons.
Je suis retourné deux cents fois au moins, sur le site softrun.fr pour évaluer le temps de mon parcours et calculer les temps de passage aux différents points. J’ai finalement développé mon propre tableau Excel, en modulant ma vitesse avec le pourcentage de la pente à gravir. L’énergie que je récupérais à ne pas courir, je la perdais à ne pas dormir et à me tourmenter sur des points tactiques ou techniques pour lesquels j’aurai été interné si on avait découvert mon obsession.
Et puis le mois de juin s’est écoulé. Je mangeais des pâtes pour fêter l’été. Trois jours plus tard le weekend a commencé…
Anne et moi sommes arrivés à Argentière le vendredi en fin d’après midi. Laurent et Valérie avaient rejoint Chamonix un peu plus tôt et en ont profité pour effectuer une petite randonnée sur le balcon nord entre le Plan de l’Aiguille et la gare du Montenvers.
Comme nous avions prévu de ne pas nous retrouver devant l’hôtel des Grands Montets avant 19h30 et que Thibaut avait annulé le pot que nous avions envisagé de prendre ensemble dans Chamonix, nous sommes immédiatement partis à l’assaut de la montagne, après avoir déposés nos bagages à l’hôtel ; une petite ballade d’une heure trente et de 400m D+ le long de la Pierraric. C’est toujours amusant de retrouver l’été un coin qu’on ne connait que l’hiver. J’ai du descendre cette piste des centaines de fois puisque c’est l’unique moyen de rejoindre la vallée depuis le secteur des Grands Montets. A ski, c’est une gentille piste rouge, guère impressionnante quand on a cessé d’être débutant depuis plus de trente ans ; A pied c’est une autre histoire : la pente dépasse allègrement les 20% et quand on arrive de Paris et que l’on sort tout juste de sa voiture, on pense que l’entraînement dans le Parc des Buttes Chaumont ne va peut-être pas être suffisant…
Après notre ascension nous avons repris la voiture pour récupérer nos dossards dans Chamonix. Laurent et Val nous attendait devant le centre où convergeaient des dizaines, voire des centaines de coureurs. Nous avons consulté les immenses panneaux sur lesquels la liste des milliers de coureurs qui participent à l’ensemble des courses est affichée. Je porterai le dossard 1445.
Nous retirons nos dossards et nos maillots. Celui de Anne est en coton ; elle est un peu déçue et jalouse de nos maillots techniques Salomon dont nous ne parvenons pas à définir précisément la jolie couleur (rouge ? vieil orange ?). De retour à l’hôtel Nous plongeons dans la piscine puis le Jacuzzi extérieur, face au Mont-Blanc. Nous sommes au paradis.
Nous aurions voulu diner à la Crémerie du Glacier, le restaurant que nous affectionnons tant à Argentière, mais n’avons pu réserver que pour le lendemain. Nous dinons finalement à la Flambée. Décoration soignée, dans un style authentiquement chamoniard. Le restaurant est déjà bondé lorsque nous pénétrons à l’intérieur et nous patienterons au moins une heure avant d’être servi. Peu importe; aucune attente ne peut contrarier notre sérénité, nous sommes hédonistes; d’ailleurs Laurent a commandé du vin.
Le lendemain, Anne est, à 9h00, au départ du 10km du Mont-Blanc ; l’idée de se lever à 7h00, un samedi matin pour aller courir dans la montagne l’angoissait quelque peu. Après un petit déjeuner léger, nous sommes descendus à Chamonix sur l’aire d’atterrissage des parapentes. Je l’ai suivie sur ses différents points de passage avec le VTT que m’avait prêté Laurent. Elle a couru un joli cross en sous bois, agrémenté de petits raidillons dont le dénivelé total dépassait 300m. Elle termine sa course en 1h12, dans la première moitié du scratch féminin (168/343), ce qui n’est pas mal pour une première.
Avec le temps qu’il faisait sur Chamonix ce jour là, nous n’avons pas pu nous empêcher de partir dans une randonnée l’après midi. Nous avons quitté l’Hôtel après que Anne se soit douchée et avons commencé à grimper à l’assaut de l’aiguillette d’Argentière. Sur la carte le parcours effectuait une petite boucle au dessus d’Argentière. C’était, en fait un beau parcours de montagne dont une partie ressemblait à de la via Ferrata. Nous avons pique niqué accroché à un rocher face au glacier d’Argentière, au milieu des bouquetins, après une ascension de 900m environ. C’était grandiose. J’ai profité de la descente pour tester ma technique de « bâtons ». Descendre à fond, comme à ski, en utilisant mes Leki plutôt que mes genoux. C’était vraiment très amusant, même si cela a consommé quelque peu l’énergie que je voulais préserver pour le lendemain.
Il était un peu tard pour rejoindre Thibaut à Chamonix. J’avais prévu de ne pas me coucher trop tard et lui-même pouvait partir à l’assaut du Mont-Blanc dès la première cabine. Nous aurions chacun notre course, à quelques kilomètres de distance ; lui vers les 4810m du sommet et moi sur le Marathon, un joli derby.
Après notre retour à l’hôtel et quelques minutes à se prélasser dans le jacuzzi et le sauna, nous allons enfin diner à Crémerie du Glacier. Cet endroit est aussi chouette en été qu’en hiver. Je prends une croûte. Ce n’est pas tout à fait adapté à la course qui nous attend, mais je pense avoir suffisamment mangé de pâtes cette année… A 22h30 nous étions au lit.
Réveil à 5h00, petit déjeuner léger et à 6h00 nous prêt à partir. Je croise sur le parking de l’hôtel un groupe de filles qui me propose de m’emmener jusqu’à Chamonix. Je décline leur aimable proposition et rejoint Laurent qui m’attend dans sa voiture.
Nous errons dans Chamonix pour trouver un parking ouvert. Nous nous garons finalement derrière la gare SNCF et arrivons au niveau de la place Balmat moins de cinq minutes avant le signal du starter. Nous nous retrouvons en queue de peloton et c’est tout juste si nous comprenons que le départ a été donné lorsque nous voyons le cortège s’étirer devant nous.
7h00 ! Bang !
Un groupe de six anglais déguisés en vache et un type en soldat romain nous devancent. Nous devons être plus ou moins classés dans les deux cents derniers. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de sentir la pression monter avant le départ. Ressentir cette ambiance un peu particulière des minutes qui précèdent le départ: une légère angoisse qui nous comprime le cœur et le ventre, mêlée à une sensation d’euphorie que je ne m’explique pas. Mais là rien ! la précipitation, les problèmes de parking, notre arrivée trop tardive et ce départ trop rapide sans décompte et sans bruit. J’ai ressenti ce frisson deux cent mètres plus tard. Nous traversions Chamonix au milieu d’une foule digne du Tour de France et là, sans raison, tous les poils de mon corps se sont hérissés : je pouvais les compter. Un moment de grâce et de joie : j’étais enfin dans mon rêve.
Dès le départ nous essayons de gagner des places afin de ne pas être trop gênés lorsque nous nous retrouverons sur une monotrace. Il ne faut pas non plus se carboniser trop vite. Nous nous plaçons sur la gauche du peloton dont l’allure est légèrement inférieure à la notre. Notre vitesse dépasse un peu les 10km/h, le peloton ne les atteint pas tout à fait. De toute façon, cela est un peu vain; rapidement les chemins rétréciront et il deviendra particulièrement périlleux de doubler. Nous longeons l’Arve, passons le petit pont de bois avant lequel Anne avait eu son ravitaillement la veille. Nous entrons dans la forêt et entamons notre première côte. Trop facile ! Nous grimpons doucement jusqu’au Lavancher, traversons une prairie ou paissent tranquillement quelques vaches puis poursuivons vers Argentière. J’extraie les bâtons de mon sac en prenant garde de n’éborgner personne. Je les déplie avec difficulté. C’est dingue comme un geste répété cent fois devient difficile quand on l’exerce en courant et que plein d’yeux vous surveillent avec suspicion. Dès les premiers raidillons je me rends compte à quel point ils vont m’aider (les bâtons, pas les raidillons). Je monte sans forcer, c’est un bonheur. Arrivés dans les faubourgs d’Argentière, nous apercevons l’hôtel en contrebas du chemin. Je hurle à Anne et Valérie de se réveiller, pensant qu’elles sont encore enfouie dans un profond sommeil. Quelques gars autour de nous se reconnaissent dans cet appel : Leurs femmes dorment aussi pendant qu’ils courent seuls. Je saurai plus tard que Anne s’est levée, a traversé quelques prés humides et nous regarde passer au détour d’un chemin, à proximité de la Crémerie. Nous atteignons Argentière. Avant de franchir la ligne, Laurent s’arrête pour la pose technique que je lui avais promis. Je regarde tous les coureurs que nous avions poussivement réussi à doubler, nous passer devant. A chaque seconde, qui passe un paquet d’au moins dix personnes nous dépasse, et les secondes défilent. Le tableau officiel indique qu’il est alors 8h15 et que je suis 1198ème. Nous avons parcouru un peu plus de 10km et sans doute 400mD+. Bref ravitaillement, j’enfile trois verres de boisson énergétique et rempli un de mes bidons. Je m’étais pourtant juré de ne faire aucune nouvelle expérience alimentaire pendant la course et de me contenter d’eau pour m’hydrater, mais la peur du vide énergétique est trop forte et je me jette frénétiquement sur tout ce qui peu contenir du sucre. Nous continuons de progresser gentiment jusqu’au col des Montets puis basculons vers Vallorcine en continuant à longer l’Arve; Nous sommes encore dans l’ombre mais le soleil commence à caresser les montagnes qui bordent le lac d’Emosson. Je me sens bien. Laurent sort son appareil photo et réalise la deuxième séquence de son reportage sur la course. J’annonce que la première partie de la course est, malgré un dénivelé respectable (650m au moins), assez roulante et très agréable. Nous avons mis moins de 2h10 pour parcourir les 18 premiers kilomètres, c’est cool. Mes prévisions donnaient une bonne demi-heure de plus , nous pourrions pulvériser la barre des six heures si la suite était aussi facile. Laurent tempère mon ardeur et affirme qu’on attendra le prochain « point presse » pour se déterminer plus précisément.
Je me bâfre de saucisson, de fromage, de banane et de céréales sur le ravitaillement de Vallorcine. J’en ai plein les mains car les organisateurs ont eu l’excellente idée de trancher les bananes comme des concombres ce qui ne facilite pas les choses. La prochaine fois s’ils peuvent se limiter à les diviser en trois ou quatre ce serait plus pratique. Nous passons sur les capteurs du chronographe et franchissons un petit portillon qui doit nous conduire en enfer. Nous courrons depuis 2h14 et sommes guère mieux placés qu’au pointage précédent : 1165èmes.
Les difficultés commencent. On attaque la grosse ascension de la course : celle du Col puis de l’aiguille des Posettes (2200m / 1000mD+). Une longue file ininterrompue de grimpeurs s’enfonce silencieusement dans la forêt. Ça ne rigole pas. Les derniers bâtons ont été sortis de leurs sacs et je commence à respecter sérieusement ceux qui montent le dos courbés, les mains sur les cuisses. Ils vont souffrir. Je repense aux polémiques interminables qui inondent les forums : le trailer est-il un coureur ou un randonneur ? Je ne sais pas si deux barils de Kilian Jornet valent un baril de Gebre Selassie ou le contraire, mais une chose est sûr : la randonnée en montagne est un sport.
Lorsque nous sortons enfin de la forêt, le ciel s’ouvre, on a pris pas mal d’altitude. Même les odeurs sont différentes, plus bas c’est l’herbe mouillée, la terre et les mousses qui dominaient. On sent le ciel à présent. Il est bleu et pas un nuage ne vient le tâcher. Je reconnais la piste de la forêt, celle sur laquelle un anglais inconscient, lancé à fond, avait failli percuté mon fils de sept ans l’hiver dernier. Nous passons devant l’arrivée du télésiège de Vallorcine. Le paysage qui s’offre à nous est grandiose. C’est vraiment beau. Ça grimpe dur et il y a bien longtemps que tout le monde a cessé de faire semblant de courir. Nous marchons. Laurent discute avec un autre coureur qui vient de Lille et a traversé la semaine dernière la corse par le GR20. Il a parcouru 200km en quatre jours ! Il n’a plus de jambes, je le comprends.
Nous atteignons le col des Posettes, un type sorti de nulle part joue de la guitare électrique, planté à l’arrière de son Pick-Up. Il se prend pour Joan Jet. Laurent ressort son appareil pour une nouvelle séquence. Il est 10h18, nous sommes 1033èmes . Les 132 coureurs que nous avons doublé n’ont probablement pas de bâtons. Laurent fait sa deuxième pause et je regarde de nouveau des paquets de concurrents repasser devant nous.
Je contemple le massif du Mont-Blanc et l’Aiguille des Posettes en avalant un verre d’eau. Un long ruban coloré de coureurs serpente jusqu’au sommet. Nous grimpons au milieu des Rhododendrons, c’est magique. Au sommet de l’aiguille nous avons la banane : Nous courons depuis 3h39 et sommes en avance de plus de 30 minutes sur notre temps prévisionnel. Je me lance dans la descente en étant persuadé que je vais pulvériser la barre des 6h00. Il reste 18km et moins de 800m de dénivelé à parcourir, en 2h20 c’est réalisable compte tenu de notre temps de passage à Vallorcine…
Gros Fun dans la descente. Je me sens pousser des ailes je suis à fond. J’utilise les Leki pour garder l’équilibre. Cela allège les genoux et limite le besoin de freiner. Le trail comme de sport de glisse c’est un truc dont je n’avais pas l’habitude, surtout après l’expérience du Marathon des Causses où chaque mètre vers le bas constituait un véritable calvaire. La prochaine fois que je me lance dans une course en montagne, je m’équiperai d’un GoPro pour garder un souvenir de mes minutes les plus folles en descente… Il ne fallait pas rêver, le Paradis sans Enfer, ça n’existe pas, je suis passé par le Purgatoire : Au niveau du 27ème kilomètre, je suis foudroyé par une crampe. Ma jambe se dérobe sous moi et je tombe dans la pente du bas côté. Laurent m’aide à me réhydrater et à reprendre doucement mes appuis. Nous nous faisons méchamment doubler par tous les types que nous avions laborieusement dépassés. Je fais quelques pas et je sens que mon muscle se contracte de nouveau. Je m’allonge et tente d’étirer ma jambe. Je commence à douter de mes chances d’en finir. Ce doute est heureusement assez passager car au bout d’une dizaine de minutes je reprends la descente. ; lentement, d’abord puis de plus en plus vite. J’en voulais à Laurent de nous avoir fait perdre du temps pour ses pauses techniques. La mienne valait bien la somme des siennes et je m’en veux de n’avoir pas été plus patient avec lui. Nous franchissons la barrière du Tour après 4h30 de course et être redescendu à la 1190ème position. Nous contournons le village par lequel nous étions passé lorsque nous nous dirigions vers le col des Montets.
Nous parvenons au ravitaillement de Tré-le-Champ (31km) en 4h49 et regagnons quelques places au classement (1092). Laurent est épuisé il est sur le point de tourner de l’œil. La chaleur est terrible et nous en souffrons beaucoup. Nous nous aspergeons copieusement d’eau pour faire descendre la température. Nous nous attardons un bon quart d’heure autour du buffet avant de repartir. je compose un sandwich saucisson-fromage avec l’excellent pain offert par les bénévoles, je picore un aggloméré de céréales et je vide le reste d’une bouteille de Coca. J’envoie ensuite un texto optimiste à Anne : Il reste moins de 11km et 700m de dénivelé. C’est raté pour 6h00 mais j’espère encore pouvoir arriver là haut en moins de 6h30. 1h30 pour finir, ça me semble jouable. Je me trompe. J’ai encore des jambes et ne ressens plus aucune contracture à ma cuisse, mais la route vers Flégère est plus difficile qu’elle ne parait.
Nous progressons en suivant le balcon sud.Le parcours est toujours aussi sublime. Nous avions emprunté une partie de ce chemin, la veille, lorsque nous montions vers l’aiguillette d’Argentière. Malgré ma détermination, je ne parviens pas toujours à trouver la force de doubler ceux qui courent devant nous. La piste est étroite et il faut se faufiler entre une épaule et le fossé. On perd énormément d’énergie dans cet exercice de slalom. De nombreux coureurs ont du mal à avancer, certains sont effondrés sur le bord du sentier et ils méditent en tenant leur tête entre leurs mains comme le penseur de Rodin. Je crois qu’ils se demandent s’ils vont continuer. Nous sommes pourtant à moins d’un kilomètre de la Flégère. J’essaie de résoudre un petit problème avec mon sac. Je n’ai jamais réussi à me servir correctement d’une poche à eau. Cela m’avait même posé de sérieux problème sur le Marathon des Causses sur lequel je ne parvenais pas à étancher ma soif à cause d’une pipette dont seul le mode « goutte à goutte » fonctionnait. J’ai préféré m’équiper deux portes bidons Salomon que l’on ajoute aux bretelles de son sac. Ce système n’est pas excessivement pratique, la contenance est limitée à moins de 1200ml et les bidons remuent beaucoup. Le poids exercé par celui de gauche sur l’attache de ma bretelle à fini par l’arracher. Depuis quelques kilomètres je dois courir en tenant ma bretelle et mon bidon pour ne pas qu’il tombe. Je m’arrête finalement pour placer mon bidon gigoteur à l’intérieur de mon sac; de toute façon je n’en aurai plus besoin. Le sentier quitte la forêt et atteint une colline tondue à plus de 1600m d’altitude. La dernière partie de cette étape est vraiment pénible. Il fait chaud, nos cuisses deviennent raides et avons un mal fou à marcher sous ce cagnard. Chaque mètre de dénivelé, dans un sens ou dans l’autre, est un supplice. Nous entendons une armée de tambours qui jouent de la samba. En passant devant eux j’esquisse quelques pas de danse en chantant. J’ai surement l’air ridicule mais ça donne du courage. Nous atteignons la Flégère en 6h14 et avons encore gagné une trentaine de places (1061). Il reste 5km, et je me fiche du temps. Je sais désormais que nous ne terminerons pas en moins 6h30. Je veux juste arriver.
Après le dernier ravitaillement Laurent a repris du poil de bête, il repart de la Flégère comme une fusée; moi moins que lui. Je prend des risques pour doubler les coureurs qui me séparent de lui. En franchissant à fond la caisse un pierrier, je pose mon pied sur une pierre plate un peu branlante. Je dévisse et tombe une nouvelle fois dans un petit ravin. J’ai eu chaud, je suis retenu par un branchage, 5m plus tôt j’aurai fait un plongeon dans le vide. Je reste étendu pendant quelques minutes, choqué. A part mon coude qui saigne, je n’ai rien de cassé. J’ai bien senti mon genou heurter le sol mais je ne ressens aucune douleur. Celui que je venais de doubler lorsque je suis tombé m’aide à me relever. C’est un truc assez fort sur les trails : l’entraide. La solidarité compte plus que le temps ou la performance et j’apprécie beaucoup cela. Je vérifie longuement que mon genou supportera les quelques kilomètres qu’il me reste. Je repars, encore plus vite pour rattraper mon retard et Laurent. Laurent m’attend au pied du dernier mur. On entend le speaker et la foule qui encouragent les concurrents qui arrivent. Une côte de 1km avec une pente supérieure à 20% et c’est fini. La course vient se terminer sur un site qui forme comme une arène ouverte face au Mont-Blanc. Je pense à Thibaut qui doit terminer l’ ascension de son sommet.
Des cailloux, du soleil et pas un gramme d’ombre.
Curieusement, mes nerfs lâchent. Ce dernier kilomètre est interminable. Je me promets de ne plus jamais courir, d’arrêter le trail et de me lancer dans une activité sportive moins pénible. Je laisse tomber la course des Templiers sur laquelle je devais m’aligner fin octobre. Je ne passerai pas l’été à courir en Toscane ou ailleurs, c’est fini, je raccroche.
Anne et Val nous attendent à 400m de l’arrivée; les spectateurs hurlent nos prénoms mais je n’arrive pas à avancer. On a l’impression de se trouver sur une étape de Montagne du tour de France. Il règne sur Plan Praz une ambiance incroyable. Je pleure de joie et de douleur. Laurent est plus en forme que moi. Il m’attend dans le dernier mur pour que nous passions sous l’arche ensemble. J’ai un mal fou à franchir la ligne dignement mes jambes ne veulent plus faire cet effort et je pousse un râle de tennisman lorsque je trouve enfin la force de me propulser sur les vingt derniers mètres.
7h18 !
accès à la Trace du Marathon du Mont-Blanc 2011
j’avais prévu 7h15
Un petit comparatif entre les temps de passage théoriques calculés avant la course et la façon dont nous nous avons réellement couru montre que nous sommes très proche de la course théorique. Nous allions même de plus en plus vite jusqu’au col des Posettes. Après, notre vitesse a baissé. Au final, trois minutes d’écart avec le pronostique basé sur une allure de 10km/h plat…Si on projette notre avance du Col des Posettes jusqu’à l’arrivée (en pourcentage de gain), nous aurions mis 5h40 ! ça ouvre des perspectives…
Après quelques minutes de repos, allongé derrière la ligne, tout va mieux: les organisateurs offrent des bières bien fraîches au concurrents, j’ai fini…
Nous recherchons un petit coin à l’ombre à l’écart du site d’arrivée. Nous contournons le bâtiment de la télécabine derrière lequel nous trouvons quelques arbres chétifs. Nous partageons le pain et le jambon que les filles avaient apportés pour se restaurer. Après un dernier café au restaurant d’altitude nous redescendons sur Chamonix. J’abrège mon planning de shopping dans les magasins de sport de la ville. Tant pis pour North Face, j’arrête la course à pied.
Nous retournons diner le soir même à la Crémerie pour ce qui deviendra sans doute une de nos meilleures soirées de l’été.
Le lendemain, avant de reprendre la route, nous effectuons une dernière ballade jusqu’aux Gorges du Glacier d’Argentière. Je m’étais promis de me reposer quelques heures et de patauger dans la piscine de l’hôtel plutôt que de solliciter les muscles de mes cuisses trop rapidement, mais le ciel et la montagne ont été plus forts.
J’ai mis quelques jours avant de reposer les pieds sur terre. C’est sans doute la plus belle course que j’ai eu l’occasion de courir. Le parcours est magnifique, l’ambiance chaleureuse et l’organisation parfaite. J’ai gagné le point qui me permettra peut-être de m’inscrire à la CCC® de 2012. Je reviendrai l’an prochain; quant à la grande course des Templiers, je me lance dès la semaine prochaine dans une préparation qui devrait peut-être me permettre de suivre Thibaut jusqu’à l’arrivée…
…Comme je n’ai pas couru seul, d’autres expériences que la mienne ont fleuri ici ou là, et encore là et ici
Marathon des Causses
récit du Marathon des Causses 2010
Ça ne faisait pas trois mois que j’avais commencé à courir quand je me suis inscrit pour le Marathon des Causses.
J’ai dû mal à expliquer comment m’est venue l’idée de me fixer un tel objectif avec aussi peu d’expérience. J’ai bien quelques insatisfactions dans ma vie : un boulot pas si passionnant que ça, une fille en pleine crise d’adolescence et un couloir à repeindre, mais cela ne justifie pas que l’on se jette du haut d’une falaise ni que l’on avale une boite de tranquillisant.
Je n’ai pas consulté de psychanalyste depuis, on s’en tiendra donc à un stupide élan de vanité masculine ; une tentative désespérée d’accomplir un exploit pour laisser à la postérité une trace dérisoire de mon passage sur terre. Prendre le risque de mourir pour prouver qu’on a été vivant ce n’est pas le dernier de mes paradoxes.
Un des principaux problèmes posés par un objectif ambitieux, c’est que, pour ne pas prendre le risque d’être complètement ridicule, on doit s’atteler à un programme d’entraînement conséquent; Or des forces contraires s’exercent sur vous et vous poussent à rester une heure de plus au lit ou à accepter le verre de prune que vous tend un pote pour conclure un diner déjà trop arrosé. A chaque fois que le doute s’installe ou que la motivation décroit (courir sous la pluie ou chausser une paire de running au réveil d’une nuit imparfaite, c’est très moyennement sympa), j’imaginais les remarques sarcastiques que Bruno me ferait supporter en cas d’abandon. J’ai été trop peu discret pour pouvoir échouer dignement.
J’avais un été pour courir alors j’ai couru. Autour des Buttes Chaumont d’abord, parce que c’est un des rares parcs de Paris qui dispose d’un dénivelé honnête, parce que c’est tout à côté de la maison et parce que, franchement, lorsque j’observe, à chaque tour du parc, les clients endimanchés du Rosa Bonheur enfermés dans leur enclos, je rêve de les y rejoindre et de siroter une grande bière bien fraiche avec eux ; le long du canal de l’Ourcq, ensuite ; et puis dans les Deux-Sèvres où j’ai l’habitude de passer quelques jours au printemps et en été. Malgré un joli paysage de bocage assez vallonné, ce n’est pas un coin parfaitement adapté à la pratique du trail: les champs et les bois sont majoritairement clos et les chemins privés aboutissent à des culs de sac. J’ai fini par découvrir quelques itinéraires agréables et cela constitue sans doute l’un des attraits du trail: tracer des routes.
A l’occasion d’un weekend en Suisse alémanique au mois d’Août j’ai effectué ma première véritable course en montagne. Je suis parti un matin du centre de Wengen et j’ai grimpé jusqu’au pied de l’Eiger. Il a plu pendant toute l’ascension; un parcours de 10km pendant lequel j’ai croisé Suzana, une jeune femme d’Interlaken, qui s’entrainait pour le «Jungfrau Marathon». Elle m’a accompagné jusqu’au sommet. J’étais loin d’être certain d’atteindre le bout de cette espèce de kilomètre vertical; Bruno et Anne ont pas mal insisté pour que, comme eux, les enfants et tous les touristes japonais et indiens, je les accompagne là haut en train. Ils ne se sont sans doute pas rendus compte combien ce petit succès sur la montagne a compté pour moi.
J’ai enchaîné en allant courir en Toscane à travers les sentiers vallonnés des forêts et des monts du Chianti. Je garde de ces ballades au milieu des cyprès, des vignes et des oliviers, un souvenir merveilleux. Depuis, lorsque je cours, j’associe toujours des parfums à mes parcours, comme en forêt de Fontainebleau où j’adore retrouver cette odeur de bruyère et de lavande qui enveloppe tout le massif.
Tous ces trails estivaux m’ont permis d’expérimenter mon équipement et mon alimentation. Pour transporter mon matériel et mon eau, j’ai choisi un petit sac à dos Salomon de dix litres. Les sangles sont un peu étroites mais cela ne devrait pas me poser de problèmes de confort sur des distances dites moyennes ; et puis la poche à eau de deux litres s’est révélée plutôt pratique même si j’ai compris tardivement comment éviter les bulles d’air et le bruit insupportable de l’eau qui se balance dans mon dos. J’ai bien entendu fait l’acquisition de S-Lab 3 XT Wings. En l’absence de toute référence, j’ai succombé à la puissance marketing de Salomon. Il m’est difficile de formuler une opinion objective puisque ce sont mes premières chaussures de trail; Je trouve cependant qu’en dépit d’une excellente accroche, le maintien reste léger et que cela peut constituer un danger, en fin de course, lorsque la fatigue diminue l’attention que l’on porte aux imperfections des sentiers. Pour finir, j’ai pris l’habitude, lorsque j’envisage de courir plus de deux heures, d’assortir mes mollets de manchons de compression BV-Sport et mes cuisses de Quads CompresSport; ça ne sert probablement à rien mais, avec ça au moins, j’ai l’air d’un trailer.
J’ai aussi testé toute sorte de gels, de barres énergétiques et de boissons isotoniques ; Je n’ai pas réussi à former une religion à ce sujet, j’ai donc supposé que les produits Isostar vendus chez Décathlon devraient convenir à mes modestes besoins.
A la fin de l’été j’ai alterné des entrainements à bloc en compagnie de Fred, François, Simon et Sylvain sur une boucle de 12km entre le canal de l’Ourcq et la porte des Lilas, avec de longues vingt kilomètres de Paris, sur lesquels j’ai réalisé un temps de 1h38, moins de quinze jours avant mon Marathon. Je pense avoir commis là une grosse erreur. J’ai sans doute exagéré la charge de mon entraînement, accumulé la fatigue et me suis finalement blessé en recommençant à courir dès le lendemain de ma course parisienne.
J’ai passé les jours suivants à espérer que l’élongation dont je souffrais, se résorberait avant notre départ pour Millau. Je me préparais aussi à l’idée de rester derrière la ligne et de rejoindre Laurent sur les ravitaillements pour l’encourager dans sa course…
Laurent m’attend au sommet du boulevard Magenta. A l’aube, les environs de Barbès ne sont pas encore devenus une ruche autour de laquelle s’active une foule grouillante; Je n’ai aucun mal à les retrouver, son sac de voyage et lui. Il embarque et nous fuyons par la porte la plus proche. Périphérique, A6b, A10… Quand on quitte Paris le vendredi matin en direction de la province, la probabilité de se retrouver enfermé dans un embouteillage monstrueux reste faible. L’autoroute est déserte et nous naviguons rapidement vers le sud. Après plus de cinq cents kilomètres de route, nous nous arrêtons au sud de Saint-Flour sur l’aire de services de la Lozère afin de nous restaurer. Nous atteignons Millau deux heures plus tard. Depuis que nous avons dépassé Clermont, un joli camaïeu de bleu et un grand soleil envahissent le ciel au dessus de la voiture. Le weekend s’annonce radieux.
Nous errons un peu dans le centre de Millau sans parvenir à localiser la zone dans laquelle est installé le festival des Templiers. Au bout de quelques tours nous tombons finalement sur un immense chapiteau, dressé au milieu d’un terrain vague à l’ouest de la ville, à proximité du Tarn; il abrite quelques dizaines d’exposants qui organisent majoritairement la promotion de courses en nature. Quelques uns proposent des produits nutritifs dignes de la pharmacopée du Docteur Ferrari. Nous parcourons consciencieusement toutes les allées et recueillons gentiment chacun des prospectus que l’on nous tend. Je suis un peu déçu. J’imaginais ce salon comme le parcours shopping d’une fashion-addict à l’ouverture des soldes londoniennes mais là c’est plus austère : On est là pour courir dans la nature et ça se voit.
Nous récupérons nos dossards, nos puces et nos épingles. Laurent sera le 560 et je serai le 388. Si je pouvais conserver ce classement à l’arrivée de la course je ne regretterai pas mon weekend, il me reste encore toute une nuit pour y rêver. Nous emportons aussi le cadeau de l’organisation, un joli buff kaki que je devrais pouvoir réutiliser s’il me venait l’idée, à quarante-quatre ans, de m’engager dans la légion.
Nous avions réservé des chambres dans un hôtel qui surplombe les gorges du Tarn à Compeyre, au nord de Millau. Sur le papier l’auberge du Rascalat affiche le charme un peu suranné des endroits où l’on vous sert une fricassée de faisan et de cèpes au foie gras suivi d’une blanquette de veau à l’ancienne. L’accueil modérément sympathique du réceptionniste semble en cohérence avec la propreté douteuse de son t-shirt et de son bas de jogging. Nous nous embrouillons à propos du petit déjeuner: faire bouillir de l’eau pour cuire des pâtes lui semble extrêmement compliqué. Une nouvelle déception nous submerge lorsque nous découvrons que la piscine dans laquelle nous espérions nous détendre est remplie d’un mélange d’eau saumâtre et d’algues vertes.
Nous ne nous éternisons pas et repartons immédiatement en voiture à l’assaut du Causse Noir pour découvrir, avant l’heure, ce qui nous attend demain. Depuis le plateau on distingue les lumières Millau qui scintillent dans le crépuscule et, au loin, vers l’ouest, le pont derrière lequel un énorme soleil rouge vient mourir. Ici où là on croise des zombies exténuées qui avancent en titubant à la lumière de leurs lampes frontales. Ce sont les coureurs de l’endurance trail qui terminent le parcours de 110km. Je n’aimerais pas me retrouver, comme eux, seul au milieu du Causse et de la nuit à chercher au fond de moi le dernier soupçon d’énergie qui me permette d’atteindre la ligne d’arrivée.
Nous redescendons pour tenter de dénicher le restaurant dans lequel nous prendrons notre dernier véritable repas. Malheureusement nous ne sommes pas à Paris, et trouver un restaurant ouvert après 21h00 tient du miracle. Nous échouons dans une brasserie de la place Mandarous. La serveuse nous installe sur une petite table à l’écart et nous attendrons des heures avant d’être servis ; nous ne sommes manifestement pas les seuls coureurs à atterrir au Boca Reva. Nous nous consolerons en buvant quelques demis bien frais.
Contre toute attente je passe une excellente nuit. Je me réveille vers 9h00 et rejoins tranquillement Laurent dans la salle de restaurant. Il est désespéré : L’aubergiste n’a pas de lait. Je mélange mes céréales avec un yaourt et les accompagne de quelques tartines de pain, de beurre et de confiture. Ce petit déjeuner ne serait sans doute pas agréé par l’association française des nutritionnistes du sport, mais la steak-frites et les bières de la veille non plus.
Le départ du Marathon des Causses doit être donné à 13h00. cela nous laisse pas mal de temps pour nous préparer et rejoindre Millau. En remplissant mon Camelbak je constate que la pipette fuit abondamment. Je la remplace précipitamment par une tétine que j’avais emportée au cas où je me retrouverais confronté à une telle situation. J’ajoute à mon sac quatre barres de céréales, cinq tubes de gels, une veste imperméable, un t-shirt de rechange, un vêtement chaud et une bande strap. Avant de partir, nous prenons quelques photos devant l’hôtel ; sur celles-ci au moins, nous aurons l’air de vainqueurs.
Après avoir garé la voiture à l’autre bout de la ville, nous retrouvons la tente qui abrite le salon du trail. Nous regardons les concurrents qui arrivent peu à peu sur la zone de départ pendant que nous faisons semblant d’effectuer quelques étirements. Ceux de Laurent sont sans doute plus orthodoxes que les miens, mais je ne suis pas suffisamment concentré pour parvenir à étendre mes muscles. Les autres coureurs m’impressionnent ; ils semblent monstrueusement affutés et je crains que nous ne soyons grotesques. Une jolie brunette qui ne doit pas avoir la moitié de l’âge moyen des gens qui s’agglutinent autour de nous, fend la foule vers la ligne de départ. Avec son short, ses manchons qui couvrent ses mollets comme des bottes et son porte bidon qu’elle exhibe comme une ceinture de révolver, nous décidons de la baptiser Lara Croft. J’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de Fiona Porte, qu’elle est arrivée première chez les femmes et septième au scratch. Pas étonnant que nous ne l’ayons pas revue: elle est partie devant nous et y est restée.
L’heure du départ approche et la pression monte. Les sages et les habitués de l’épreuve irriguent leurs voisins de leurs expériences et de leurs conseils. Ils connaissent le parcours et la région par cœur ; cette course ne sera pour eux qu’une courte formalité. J’essaie de glaner quelques informations utiles, en vain.
Le ciel est dégagé au dessus des Causses, il est treize heures; le cortège s’ébranle à travers les rues de Millau et franchit le pont sur le Tarn. C’est parti.
Nous traversons les faubourgs de Millau et prenons la direction du nord en suivant la rive gauche du Tarn. La route est plate, ça avance vite. Laurent me fait remarquer qu’à près de 12km/h, nous courons bien au dessus de l’allure que nous nous étions promis de suivre. Je me sens bien.
Après le deuxième kilomètre nous bifurquons vers la droite et attaquons, dans un grand champ d’herbes desséchées, notre premier raidillon.
La troupe s’est arrêtée net et progresse en marchant. La pente ne m’effraie pas, j’ai connu pire: Même celle de la rue de Crimée, dans les Buttes Chaumont, me semble plus difficile. Je continue de courir et remonte lentement la file de coureurs. Je sens dans mon dos comme une rumeur de désapprobation. Je comprends vite qu’il vaut mieux, pour éviter l’arrêt respiratoire deux kilomètres plus loin, que je rentre dans le rang.
Dès que la pente s’adoucie, nous recommençons à courir. Nous traversons une jolie oliveraie et atteignons gentiment nos premiers 200m de dénivelé. Après le sixième kilomètre nous glissons doucement vers le petit hameau de Carbassas où de petits groupes de personnes nous encouragent bruyamment.
Nous attaquons ensuite une deuxième côte, plus sévère, qui préfigure ce que nous allons devoir gravir quelques hectomètres plus loin. Les mieux équipés déplient leurs bâtons. Je n’ai que mes cuisses sur lesquelles m’appuyer et, en une centaine de mètres d’ascension, j’ai compris ce que pousser veut dire. Sur le replat nous effectuons une halte technique et naturelle pendant laquelle nous comptons une bonne centaine de concurrents passer devant nous.
Nous suivons une petite route qui nous dépose au niveau de Paulhe, après huit kilomètres et demi, au pied de la première véritable côte. J’appréhendais ce moment. Quand je regardais le profil de la course je m’interrogeais sur ma capacité, non seulement à atteindre le plateau, mais surtout à courir plus de trente kilomètre avec une telle ascension dans les cuisses.
En moins d’un kilomètre, nous avalons plus de trois cent cinquante mètres de dénivelé, sur un sentier étroit, collés les uns derrières les autres. Je monte au rythme de celui qui me précède. Nous nous écartons pour laisser passer une jeune femme qui se hisse vers la tête. Je n’apprécie pas le ton avec lequel elle nous hurle dessus ; j’ai l’impression d’entendre « poussez-vous, grosses merdes molles » ou quelque chose d’approchant. J’ai quelques difficultés à trouver l’espace suffisant pour poser mes deux pieds et me retrouve déséquilibré à son passage.
Je profite de notre faible allure pour attaquer ma première barre énergétique. Bien que nous ne dépassions pas les 16mn/km, mon cœur doit battre à 160. L’hyperventilation induite par un rythme cardiaque important n’est pas vraiment compatible avec l’absorbation de flocons de céréales scellés par du chocolat ; je m’étouffe en aspirant les miettes.
Arrivés sur le plateau, à 840m d’altitude, nous observons une vue superbe sur toute la vallée du Tarn. J’ai oublié de boire mais je profite de la vue pour faire quelques photos.
Nous poursuivons notre route en longeant la falaise sur la portion la plus roulante du parcours. Pendant trois kilomètres je sens pousser mes ailes. Je fonce à plus de 12km/h et je dépasse un à un tous ceux qui entrent dans mon champs de vision. Ils doivent bien rigoler en regardant filer une fusée inconsciente qui grille en vingt minutes toute l’énergie qui lui restait pour terminer la course. Laurent qui possède encore sa raison propose que nous levions le pied. Je ne l’écoute pas et poursuis ma course folle jusqu’au Roc Pointu, à l’aplomb de la Cresse. Nous courrons depuis moins de deux heures et je n’ai bu que quelques gouttes d’eau. Je ne parviens pas à faire fonctionner la nouvelle pipette; j’ai beau aspirer comme un dératé, rien ne vient.
Nous plongeons dans le ravin de Font Auzal, 220m de descente sur un sentier très escarpé. Les cuisses et les genoux commencent à souffrir. Je suis foudroyé par ma première crampe avant le treizième kilomètre. A peine avons-nous atteint le fond, à 574m d’altitude, qu’il nous faut recommencer à grimper au dessus du ravin des Fons. Pendant deux kilomètres j’accumule les crampes. Je ralentis et regarde bondir tous ceux que j’avais doublés sans modestie quelques minutes plus tôt.
Nous progressons de nouveau sur le plateau en suivant alternativement de petits chemins verts assez roulants et de larges routes forestières longues et monotones comme une nationale dans la Beauce. Je ne compte plus les coureurs qui passent devant moi. Je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir autant de monde derrière. Les encouragements de Laurent n’y font rien, les cinq kilomètres qui nous séparent du ravitaillement me paraissent incroyablement longs.
Au vingtième kilomètre, nous atteignons enfin le ravitaillement, après trois heures quinze de course. Une tente blanche a été installée au milieu d’une clairière sur le passage du GR. Je me précipite sur les boissons et absorbe successivement cinq ou six verres de coca. Je dévore aussi quelques pâtes de fruit. Je profite de cet arrêt pour changer de vêtement. Mon T-shirt Salomon Jaune est trempé je l’échange avec un maillot à manche longue Mizuno bleu.
Lorsque nous repartons, nous comptons une vingtaine de minutes d’avance sur la barrière horaire. Nous traversons un joli petit bois couvert d’herbes hautes et fraiches. C’est là que les photographes officiels de la course se sont installés pour réaliser leur œuvre. Je me redresse, bombe le torse et rentre le ventre pour faire bonne figure sur leurs clichés.
Au bout de deux kilomètres, nous arrivons sur une nouvelle extrémité du plateau, plus sauvage, aride et calcaire. Des rapaces planent sur notre gauche. Je pense à des Vautours qui se jetteront sur mon cadavre quand il pourrira au fond d’un ravin.
Les forces que j’ai regagnées pendant le ravitaillement s’épuisent rapidement. Je laisse Laurent partir devant moi lorsque nous entamons notre longue descente vers les gorges de la Dourbie. Une nouvelle crampe me saisit. Je suis fauché en pleine course et tombe dans un virage, entraînant dans ma chute le garçon placé juste derrière moi. Il n’a rien et repart rapidement. Mon genou est en sang. Je me cale contre une souche pour étirer mon muscle et soulager ma douleur. Je regarde, hagard, défiler les concurrents. Je me relève péniblement et reprends lentement ma course. Je ne profite pas suffisamment du paysage sublime qui s’étend devant moi; je regarde mes pieds. C’est pourtant un des plus beaux panoramas du parcours mais il me faut aller jusqu’au bout de ces trois cents mètres de dénivelé négatif.
On sort de la forêt après le vingt-cinquième kilomètre pour aborder la partie « escalade » de l’épreuve. Laurent m’attendait, tranquillement assis sur le bas côté. Il rayonne. Nous serpentons entre les pierres jusqu’au Rocher du Boffi. On distingue l’entrée d’une grotte au dessus de nous. Deux hommes équipés de baudriers nous observent depuis l’entrée. Je me demande si nous devrons nous aussi nous faufiler dans ce qui ressemble à une souricière. Je suis rapidement rassuré, notre chemin s’écarte sur la gauche, vers le nord, et suit sur deux kilomètres un balcon sous la falaise. Nous posons les pieds sur de grandes pierres plates qui doivent se révéler terriblement glissantes lorsqu’elles sont mouillées.
Au vingt-neuvième kilomètre Laurent propose de me laisser courir à mon rythme et de profiter de sa forme pour avancer plus rapidement. Je le regarde contourner le ravin du Monna et disparaitre vers le sud.
J’ai les yeux rivés sur ma montre. La seconde barrière horaire est fixée à 5h45. Le départ a été donné depuis plus de 5h00 et il me reste au moins 4 kilomètres avant d’atteindre le ravitaillement. Je commence à douter de ma capacité à y parvenir. Les encouragements des spectateurs et des organisateurs ne me sont d’aucun secours ; surtout quand certains vous affirment que le point d’eau que vous espérez tant se trouve à moins d’un kilomètre et que vous courrez toujours deux kilomètres plus tard. Mon seul réconfort est que nous suivons un GR relativement large et que je peux dérouler sans soucis.
J’atteins le trente-quatrième kilomètre au crépuscule. Le Buffet a été dressé dans une grange de pierres au milieu d’un minuscule hameau. On y pénètre par une porte étroite. Les gens se bousculent pour entrer. Je me rue sur les pichets de Coca et en bois un bon demi-litre. J’avale goulûment quelques rondelles de saucisson. Avant de repartir, je sollicite une infirmière afin qu’elle pose une bande strap sous mon genou gauche. Elle sort une lame de sa trousse de secours et entreprend de raser ma jambe. Les minutes passent et l’opération se révèle fastidieuse. La pression croît dans la grange, nous approchons de la barrière horaire. Je m’enquiers, auprès d’un organisateur moustachu, de savoir s’il me reste suffisamment de temps pour achever mon soin. Il affirme que je pourrais repartir quoiqu’il arrive. Je presse l’infirmière d’abandonner sa lame et de poser la bande directement sur mes jambes poilues. Les portes se ferment. J’entends derrière moi une bousculade entre les organisateurs et les derniers concurrents, la directrice de course crie. Je comprends qu’il me faut quitter la grange au plus vite si je veux terminer la course. Je remercie mon infirmière, lui retire le reste de bande des mains et l’enroule prestement autour de ma jambe. Je sors par la porte arrière, que l’organisateur moustachu m’a ouverte, contourne le hameau, passe sous les rubans et reprends ma course vers le GR. Dans mon dos, une voix m’interpelle mais je continue pour ne pas me lancer dans une discussion sans fin et expliquer qu’une gentille bénévole procédait au bandage mon genou quand la porte a été refermée.
La nuit est tombée. Je plonge la main au fond de mon sac pour tenter de retrouver ma lampe frontale enfouie sous les vêtements. La puissance de l’éclairage est insuffisante pour apprécier convenablement le relief mais ce premier kilomètre me semble peu escarpé, je ne risque rien. Des lueurs scintillent devant moi et je m’efforce vainement de les rattraper. Je ressens une douleur vive sous mon genou aussitôt que je tente d’accélérer et je les regarde s’enfoncer dans la nuit sans espoir de les rejoindre.
Je suis logiquement le dernier concurrent et je vais devoir affronter seul la longue descente vers Millau. Je quitte le GR pour un chemin étroit sur ma gauche. La bande strap se délite lentement et ne maintient plus mon genou. Je souffre à chaque pas que je fais. J’arrache le reste de bande qui pendait autour de ma jambe en essayant de ne pas hurler quand les poils qui y sont collés disparaissent avec mon épilation barbare.
Quelques centaines de mètres après avoir quitté le GR, je croise un groupe de secouristes qui bavardent sous leur tente. Ils ne prêtent pas attention à moi et malgré mes difficultés, je ne prends pas le risque de m’arrêter à leur poste.
Un couple de coureurs me dépasse. Je suis surpris de voir qu’ils portent encore leurs dossards. Je n’ai doublé personne et je suis le dernier à être parti du ravitaillement. Je suppose qu’ils ont contourné le hameau pour poursuivre la course sans être arrêté par la barrière horaire. D’autres concurrents me doubleront de la même façon tout au long de ma descente. Chaque pas constitue un enfer. Je ramasse un long bâton qui traîne sur ma route. Je longe un ravin et je tremble à l’idée que ma jambe se dérobe sous moi et me fasse basculer dans le vide. Je vérifie sur ma montre la distance qui me sépare de Millau : trois kilomètres. Avec mon genou, mon bâton et à ce rythme, j’en ai au moins pour une heure encore. Je suis résolu à abandonner. Je pense à Laurent qui doit être arrivé, et à Bruno qui rigolera bien de mon échec. Je m’écroulerai au prochain poste de secours, trente-six kilomètres ou peut-être trente-sept, ce n’est pas si mal.
Je ne compte plus les groupes d’attardés qui passent devant moi ; peu importe le temps, peu importe la distance, je veux juste en finir. Je sanglote comme un enfant.
Après une éternité et trente neuf kilomètres, j’atteins les faubourgs de Millau. Une voiture de secours est rangée à l’issue de la piste. Je l’ignore. Il doit rester cinq ou six cents mètres, je saurai supporter encore cela. Une berline remplie de coureurs croise ma route. Je pleure. Ils m’encouragent. Eux ont abandonnés. Leur soutien me procure quelques forces supplémentaires. Je dois encore franchir un pont, serpenter autour du Tarn et me traîner jusqu’à l’arrivée.
Laurent m’attend une centaine de mètres de la ligne. J’avance en titubant et m’effondre aussitôt la ligne franchie. Mes derniers muscles me lâchent définitivement. Je grelote.
On m’évacue rapidement vers le poste de secours.
Je passe une bonne heure allongé sur un lit de camp recouvert d’une couverture le temps de recouvrer un peu de vigueur.
Je termine, en 7h33, 606ème sur 612 concurrents. Laurent, quant à lui termine 393ème en 6h29. Nous étions 740 au départ, cela fait pas mal d’abandon.
Je suis déçu; les sensations étaient bonnes au début mais mon problème d’eau m’a déstabilisé. Malgré la nature, la montagne, les chevreuils et les vautours les descentes ont été un calvaire auquel je ne m’étais pas suffisamment préparé.
Après m’être enfin rhabillé, non sans difficultés – j’étais saisi de crampes terribles à chaque fois que j’essayais d’enfiler mes chaussettes ou de lasser mes chaussures – nous sommes partis à la recherche d’un restaurant susceptible de nous accueillir. Diner à 22h00, un samedi soir à Millau se révèle aussi difficile que la veille. Nous échouons dans un restaurant oriental. Je dévore un tajine au poulet que j’accompagne d’une triste bière en bouteille. Nous saluons quelques clients qui ont participé eux aussi à la course. Ce sont ceux que j’avais croisé quelques heures plus tôt dans une voiture et qui redescendaient du dernier point de ravitaillement.
Contre toute attente, je n’ai pas mieux dormi pendant ma seconde nuit à Millau. L’excitation de la course y est sans doute pour beaucoup. Je dormirai davantage la nuit suivante. Retour à Paris en voiture. Notre prochain objectif est l’Eco-Trail 50km. Le parcours sera moins vallonné, plus roulant et sans doute plus facile…



























































