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Paris-Versailles
Je ne me suis pas inscrit naturellement sur le Paris-Versailles. Je dois même avouer que je méprisais l’idée même de participer à une telle course. Partir au pied de la tour Eiffel et parcourir seize kilomètre accompagné de 25000 personnes me donnait la nausée. Une course de masse, à l’instar de la Parisienne, où la course compte moins que le nombre ; Une grande messe à la gloire des sponsors et de David Guetta. il n’a rien à voir la dedans mais le souvenir des sono surdimensionnés qui nous balancent des tubes formatés pendant des heures sur la ligne de départ m’inspire très modérément. Ça peut toujours être pire. Les Chariots de Feu ou Carmina Burana au moment du départ et votre course est ruinée. Sur l’UTMB, par exemple, c’est abominable: Vous suez sang et eau pour parvenir à boucler les cent-soixante-dix kilomètres du parcours et, alors que vous allez franchir la ligne, BING ! On vous balance du Vangelis. Encore ! Avec 1492, vous regrettez presque de ne pas avoir abandonné au quarantième kilomètre. Bref, Je me représentais cette course comme une épreuve pour ceux qui ne courent jamais et qui se lancent dans un pari stupide dès lors qu’ils ont réussi à enchainer péniblement deux tours du jardin du Luxembourg.
Je ne voulais pas participer au Paris-Versailles, comme je ne participe ni au marathon de Paris, ni aux 10km de l’équipe. J’ai couru les 20km et le semi de Paris, le Paris-Saint-Germain aussi: Je ne suis pas à une contradiction près. Je ne pouvais pas courir le Paris-Versailles parce que je participe à la Grande Course des templiers le mois prochain, et que courir 16 kilomètres en ville quand on doit en faire 75 sur les Causses, ce n’est pas raisonnable. Le paris-Versailles n’entrait pas dans mon plan d’entraînement, c’est tout.
Julien a insisté au milieu du mois de juillet pour que je l’accompagne sur cette épreuve qui arrive aux pieds de chez lui. J’avais établi un planning différent et je comptais plutôt courir sur les 33km de l’Imperial Trail de Fontainebleau que sur du bitume. Je me suis finalement résolu à m’inscrire au tout début du mois d’août en prétextant que je pourrai toujours revendre mon dossard si je trouvais quelque chose de plus adapté à mon entrainement ce jour là.
L’été est passé, j’ai couru en montagne et en Toscane, j’ai couru la QBRC à Viroflay et septembre touchait à sa fin. Je courrais lentement, en nature le plus souvent, et en essayant d’intégrer beaucoup de dénivelé. ça na pas marché. Mon volume d’entraînement est très en dessous de ce qu’il aurait dû être ; je suis un fainéant. Quelques boucles entre le canal de l’Ourcq,les hauts de Pantin et la porte des Lilas avec Fred et François, des sorties longues en forêt de Meudon ou entre le Mont-Valérien et le vingtième mais c’est tout. Je ne dépassais pas les soixante-dix kilomètres par semaine quand j’ai donné rendez-vous à François, devant la tour Eiffel, afin que nous allions, ensemble, retirer notre dossard.
Le soleil brillait déjà depuis deux ou trois heures samedi matin quand je suis monté sur mon vélo. Un journaliste allemand qui m’avait interrogé la veille, nous promettait une météo parfaite pour le weekend et la semaine qui suivait. Il avait brandi son Iphone sur lequel irradiaient une dizaine de petits soleils. Les rues de Paris étaient encore vides et j’ai glissé tranquillement de Gambetta à la Bastille ; J’ai remonté la rue Saint-Paul et la rue de Rivoli, traversé la Seine au niveau du pont Alexandre III, et j’ai atteint la rive gauche en moins d’une demi-heure. Il m’a encore fallu cinq minutes pour relier le quai d’Orsay au quai Branly et j’ai retrouvé François. Il m’attendait sous le pilier nord-est de la tour Eiffel avec son Vélib. Nous avons pédalé ensemble jusqu’à Issy les Moulineaux en longeant le charmant Parc André Citroën, l’héliport de Paris et le stade Suzanne Lenglen. Je craignais que nous arrivions dans un gymnase bondé et qu’il nous faille attendre des heures avant d’accéder à la personne qui nous remettrait notre puce et notre dossard. Le gymnase était immense et vide ; en moins de trois minutes nous avions tout reçu, y compris un sémillant T-shirt Adidas vert pomme. Il n’était pas midi et j’avais encore toute un après midi devant moi.
Nous sommes repartis aussi vite que nous étions venus. Nous nous sommes quitté devant l’Assemblée Nationale en promettant de nous retrouver le lendemain vers 8h30 à l’angle du quai Branly et de l’avenue de la Bourdonnais.
Je suis allé, en famille, assister samedi soir à une représentation de la Comédie Française hors les murs : le jeu de l’amour et du hasard mis en scène par Galin Stoev au 104. Nous avons diné au « café caché ». Je suis resté sobre, me suis limité à une brochette de poulet accompagnée de Boulgour et, à minuit, je dormais comme un bienheureux.
Le réveil à 6h30, dimanche matin fut plus difficile. Après un petit déjeuner « léger », j’ai enfilé mes Adidas SuperNova Glide et épinglé mon dossard sur mon maillot Salomon jaune. J’ai quitté la maison vers 7h30 et me suis rapidement engouffré dans le métro. Dans la rame, j’ai rencontré un concurrent avec qui j’ai engagé la conversation. Il allait courir son huitième Paris-Versailles. Il avait l’habitude de les terminer en moins de 1h20, et parfois, en 1h10. Il accompagnait un non-voyant avec lequel il s’entraîne régulièrement. Il a évoqué la force et « le sixième sens » de ces personnes qui appréhendent à 14km/h une route ou un chemin qu’ils ne voient pas ; la confiance absolue de l’un envers l’autre et la responsabilité qui pesait alors sur ses épaules. Il m’a raconté son bonheur de courir à deux avec des trémolos dans la voix. Ses yeux brillaient et j’ai bien voulu croire qu’il avait raison. Il m’a indiqué l’adresse d’un site internet sur lequel je pourrais trouver des renseignements et m’inscrire pour accompagner moi aussi, de temps en temps un non voyant ; il faut du monde pour aider une personne qui court trois à cinq fois par semaine.
Je suis descendu à la station Iéna, ai couru jusqu’à la passerelle Debilly et attendu François et Julien devant la brasserie de la Tour Eiffel. J’avais de l’avance et eux un peu de retard. Je me suis attablé en terrasse et ai commandé un déca. François m’a rejoint vers 8h45 et nous avons attendu Julien jusqu’à 9h05 environ. J’attendais depuis près de quarante-cinq minutes et le flot des coureurs grossissait considérablement devant la ligne de départ. Je regardais les cars venus de province, débarquer leurs chargements de coureurs. Des équipes, affichant les emblèmes et les couleurs de leurs clubs sur des t-shirts en cotons, immortalisaient leurs exploits en posant crânement devant la tour Eiffel. Les rouges dépassaient en nombre et en vivacité les blancs et les bleus; quant aux jaunes, je ne donnais pas cher de leur peau. Tous les autres étaient verts, c’était la couleur du maillot distribué avec nos dossards. Un vert qui est à la nature ce qu’Areva est à l’Écologie. Je suis sûr que, s’il existe, Adidas n’a pas fait mieux pour équiper le semi-marathon de Creys-Malville.
L’organisation avait placé le départ sur le quai Branly, au niveau de l’avenue de Suffren. Nous nous sommes glissés au milieu des coureurs à cent mètres environs de la première ligne. Pendant près d’une heure nous avons piétiné en attendant les ordres du starter. Le ciel azur et l’absence de vent constituaient la promesse d’une course parfaite. Je craignais que l’attente dans le froid ne soit extrêmement désagréable mais ce ne fut pas le cas. Je n’avais pas oublié de prendre avec moi un vieux sweatshirt Qeshua orange; Il ne m’a servi à rien et je me suis résolu à le laisser sur une barrière en espérant qu’il finisse par alimenter une cargaison pour Emmaüs. J’étais surpris par le nombre inhabituel de femmes qui m’entouraient. D’habitude, sur les courses de ce type, on compte facilement un rapport de 1 à 4 entre les hommes et les femmes. Cette fois-ci il y en avait beaucoup plus. Comme les filles qui pratiquent la course à pied sont sans doute plus affutées que celles qui pratiquent l’aquagym en compétition, – je ne dispose pas de statistiques précises sur cette question mais c’est une intuition qui doit aussi marcher avec les gars qui lancent des fléchettes – je ne regrettais plus tout à fait de que Julien m’ait convaincu de m’aligner sur cette épreuve. Nous avons eu une pensé pour notre pote, Fred, qui s’était déplacer à Berlin se weekend pour participer à un des plus beaux marathons du monde. Il devait être parti depuis près d’une heure, avait traversé Tier Garten avec 40000 personnes et, à l’heure qu’il était, il approchait sans doute le quartier de Mitte et la célèbre Alexander Paltz.
A 10h00 le starter a donné le coup d’envoi des coureurs élites. Les autres coureurs se sont élancés par vagues successives chaque minute au son de Muse. Partir sur Uprising me convenait tout à fait; je conserverais du jus sur au moins deux kilomètres et je serais pétri de remord d’avoir dénigré Carl Orff et David Guetta. Nous étions François et moi, avec deux cent-quatre vingt-dix-huit autres personnes, dans la huitième vague. Il devait être 10h10 quand ils ont lancé les Blues Brothers et que nous sommes partis. Je n’y avais pas pensé; J’aurais dû le mettre dans la liste des musiques interdites. C’était terrible; j’allais devoir me traîner pendant plus d’une heure en essayant d’oublier ce refrain assommant: Everybody needs somebody to love…
Notre plan était simple: s’échauffer tranquillement pendant les deux premiers kilomètres en ne dépassant pas 12km/h puis augmenter progressivement notre allure en passant à 4’45 »/km sur les deux kilomètres suivants jusqu’à ce que nous atteignons notre rythme de croisière (4’30 »/km) sur les deux kilomètres qui précèdent la côte des gardes. Nous avions pour objectif de terminer en moins de 1:15:00, il suffisait de suivre le plan.
Aussitôt après que le signal eut été donné, nous sommes partis à fond, oubliant dès nos premières foulées, le plan que nous avions établi. Nous longeons la Seine, il y a de l’espace. Contrairement aux grandes courses parisiennes sur lesquelles il faut jouer du coude pour doubler les grappes de coureurs qui piétinent devant soi, je peux courir à mon rythme sans aucune gène. Nous remontons le plus de concurrents possible avant d’atteindre Meudon : entre la côte des gardes et les chemins étroits en forêt chaque place gagnée coutera beaucoup plus chère que sur les larges voies des quais de Seine. Je compte 4’25 »/km de moyenne sur les trois premiers kilomètres ; c’est un peu rapide. Le kilomètre suivant est plus lent: Nous profitons de notre avance et d’une pelleteuse garée au niveau du pont du Garigliano pour nous soulager d’une envie pressante que nous retenions depuis plus d’une heure.
Nous franchissons le périphérique et continuons à toute allure sur les quais d’Issy. Nous laissons l’Ile saint Germain sur notre droite. Avec un temps pareil, je serai bien revenu m’installer sur la terrasse de l’Ile pour y déjeuner en famille après la course. Je dois pour l’instant me contenter d’un ravitaillement frugal servi après le pont de Billancourt. J’attrape la bouteille d’eau minérale que me tend une jeune scout. J’en bois une moitié et déverse l’autre sur ma tête pour la rafraîchir. A peine ai-je fini cette toilette succincte que la longue file de coureur tourne vers la gauche pour attaquer la partie la plus redoutée du parcours.
Nous cumulons déjà six kilomètres de course et avons mis moins de vingt-huit minutes pour les parcourir. Avec 4’36 » de moyenne je suis certain de pulvériser l’objectif que nous nous étions fixé. François semble en pleine forme. Bien que nous ayons longuement discuté de cette côte et de la nécessité d’en garder sous le pied pour ne pas finir la course carbonisé dès le septième kilomètre, je ne veux pas le freiner. Nous décidons tacitement de ne rien lâcher et continuons sur notre lancée ; Enfin pas tout à fait. Nous avalons le premier kilomètre de la côte des gardes à une allure de 5’15 »/km. Mon rythme cardiaque augmente en proportion inverse de notre vitesse. Je passe de 166 à 172 bpm. Je suis au taquet. François aussi n’est pas au mieux, il est devenu écarlate. Nous doublons des coureurs par paquets. Je pensais naïvement que les premières vagues étaient composées de coureurs bien plus rapides que nous, mais ce n’est pas le cas. Certains d’entre eux marchent, d’autres forment un front infranchissable, oubliant les consignes qui avaient été données de laisser un espace à gauche pour doubler. Ils nous contraignent à un slalom incessant qui rend notre ascension plus laborieuse encore. Certains s’agacent quand on les supplie de s’écarter vers la droite, de sorte que ceux qui ont choisi de courir puissent continuer à le faire. La course à pied est aussi, dans ces moments là, un sport de combat. C’est ce que je craignais. Avec une telle foule et sans véritable sas pour organiser les coureurs en niveaux homogènes, on est vite confronté à des bouchons monstrueux.
Nous quittons la route des Gardes pour emprunter l’avenue du Château. Notre allure fléchit encore un peu et sommes à quelques secondes de la barre fatidique des 10km/h. Je n’ose pas dire à François que nous devrions nous calmer et ralentir un peu. Mais je sens qu’il souffre beaucoup lui aussi. La longue ligne droite pavée qui doit nous conduire jusqu’à l’observatoire de Meudon semble interminable.
Nous atteignons finalement le sommet autour du huitième kilomètre après quarante minutes de course. Nous pénétrons dans la forêt de Meudon en suivant la Route Royale. La pente s’adoucit, mais Je ne parviens pas à retrouver l’allure à laquelle nous courrions avant notre ascension ; mes jambes sont lourdes, je suis cramé. Je crois que François l’est aussi.
Un second ravitaillement est établi à proximité de la Route du Pavé d Meudon. Des enfants nous propose des quartiers d’orange, du sucre et du raisin sec pour accompagner les flacons d’eau minérale. Je propose à François que nous marchions pendant que nous nous hydraterons. Une longue minute s’écoule pendant laquelle je sens mon pouls diminuer. Nous reprenons enfin notre souffle. Ma fréquence cardiaque passe de 174 à 151 bpm et, pour la troisième fois consécutive, notre temps au kilomètre dépasse cinq minutes et trente secondes. Un homme déguisé en pingouin titube devant moi. Je l’interpelle d’un « Salut Linux ! » sonore auquel il ne répond pas. Il ne comprend pas à quoi je fais allusion ? Je suis le trois-cent-cinquante-septième à faire la même plaisanterie ? Ou bien est-il tout simplement exténué: avec sa double couche de poils et de plumes dans une côte pareille, il est certainement en train d’achever sa sublimation.
Notre chemin descend légèrement en direction des étangs de Meudon. Au dixième kilomètre, nous tournons sur la gauche pour aller passer sous la N118. Un nouveau raidillon d’une dizaine de mètres vient rappeler les lois de la gravités à nos pauvres jambes. Je reconnais ce trajet ; Nous l’avions emprunté quinze jours auparavant avec François, lorsque nous avons sillonné la forêt de Meudon, en trail, pendant trente kilomètres. Une fois passé du côté de Chaville, une longue descente de plus de trois kilomètres s’offre à nous. Nous déroulons tranquillement jusqu’aux faubourgs de Viroflay. Une dernière côte apparaît au bout de l’allée Noire avant que nous ne longions la lisière du Bois du Pont Colbert. Nous la gravissons lentement. Et perdons encore de précieuses secondes. Je sais pourtant que nous ne réaliserons pas notre objectif. Trois cents mètres avant que nous dépassions le panneau indiquant le point kilométrique treize, j’entends tout autour de moi le couinement des GPS qui signalent la fin d’un kilomètre. J’imagine déjà tous ceux qui, sur les forums de course à pied, contesteront dès cet après midi, la longueur du tracé. Nous courrons depuis une heure trois, très exactement, et il nous reste, au mieux, trois kilomètres à courir. Je suis incapable de tenir à une allure de quatre minutes par kilomètre pendant douze minutes. C’est mort pour 1h15.
Le dernier ravitaillement est installé avant le quatorzième kilomètre. Nous avions convenu, avec François, de l’ignorer et de continuer à bonne allure afin de ne pas dépasser le seuil de 1h20. Nous franchissons la frontière de Versailles au bout de 14,5km. Il nous reste à peine 1,5 kilomètre à courir lorsque nous foulons le goudron de l’avenue de Paris. C’est une très large artère bordée d’arbre. Des centaines de spectateurs hurlent des encouragements tout au long des quelques hectomètres qui nous séparent de la ligne d’arrivée. Comme sur les quais, au début de la course, les concurrents ont un espace immense pour lâcher leurs chevaux. Il ne me reste malheureusement plus grand-chose à lâcher et François n’en a pas davantage sous le pied. J’arrache ce que je peux dans les derniers mètres et j’arrête mon chronomètre à 1 :18 :53. François ne m’a pas quitté d’une semelle, ou peut-être est-ce moi qui ne l’ai pas quitté.
Le ciel est toujours bleu et le soleil qui brille sur Versailles comme il brillait sur Paris nous sèche rapidement. Une armée de scout en chemise rouge gère au millimètre chaque opération du processus d’arrivée. Je n’en avais jamais vu autant. Ils sont des centaines. Nous recevons un sachet de ravitaillement composé de deux barres de céréales, d’une pomme et d’une bouteille d’eau. Nous sommes ensuite décoré d’une médaille dont la forme rappelle celle d’une feuille de chêne mais dont je ne peux définir la matière.
C’est fini. Je prends mon temps, j’observe les autres coureurs qui terminent leurs courses, j’attends Julien. Même s’il court beaucoup plus vite que nous et projetait de passer sous la barre des 1h07, s’il a surfé avec la vingt-cinquième vague, il est possible qu’il arrive à Versailles bien après nous. Nous apercevons les vainqueurs sur le podium. Les éthiopiens Atsedu et Goitetom se partagent les deux premières places. Nous étions encore au milieu de la côte des gardes quand ils ont franchi la ligne d’arrivée(respectivement 47’39’’ et 53’41’’). Ils sont douchés et ont déjà revêtu leurs survêtements ; ce sont des extra terrestres. Haftu, la gracieuse petite Kenyane est particulièrement émouvante quand elle monte sur la première marche. Le maire de Versailles qui ne doit pas compter beaucoup d’africain parmi ses électeurs, félicite un plateau d’éthiopiens, de kényans et d’érythréens ; la course à pied offre parfois des situations singulières, c’est un vrai bonheur.
Au bout de l’avenue colorée par les maillots des scouts et des coureurs, en toile de fond, le château de Versailles affiche sa splendeur ; c’est un joli spectacle.
Je n’ai pas retrouvé Julien et je quitte François qui se dirige vers le RER C. Je remonte l’avenue du Maréchal Foch pour rejoindre la gare SNCF rive droite. Je traverse la place du marché; Versailles me semble, sous ces couleurs, une ville animée et absolument agréable. On y croise bien quelques jeunes gens très « sortie de messe » mais ça me change des types qui, comme moi, terminent leur dimanche en t-shirt, en short et en sueur.
Je recevrai à l’heure du déjeuner un SMS de Julien qui a réussi à se mêler à la première vague et termine sa course en 1h05; Pas mal. Je reçois aussi un message de Sophie qui m’écrit que Fred a couru son marathon à Berlin en 4h14 ce qui est, pour lui, une très belle performance.
temps final : 1h18mn51s
Rang Scratch : 3032/20738
Rang VH1 : 838/4730
Rang Hommes : 2921/16062
Accès à la Trace du Paris-Versailles 2011
QBRC Viroflay
Pour qui veut connaître les incidences des affres de l’alcool sur les performances en course à pied l’expérience que j’ai vécue hier, présente un intérêt certain. Nous avions quelques raisons de nous enivrer: l’anniversaire d’un fils qui grandit trop vite, la fin de l’été et la rentrée scolaire ; et, puisque nous revenions tout juste de deux semaines en Toscane, nous avons accompagné notre diner d’un excellent Prosecco et d’un Chianti Classico non moins fameux. A 2h30, épuisé et repu, je me suis glissé dans mon lit en espérant dormir suffisamment pour prendre sans séquelles le départ de la course du lendemain.
Le réveil a sonné, dimanche matin, un peu avant sept heures. Si je n’avais pas donné rendez-vous à Fred et promis à Julien de le rejoindre à Viroflay, j’étoufferais la sonnerie de mon réveil et attendrais que les éléphants dans mon crâne aient terminé leur partie de bowling avant de me lever. J’enfile avec courage mon short Salomon, marketing oblige, des boosters BV Sport et le joli t-shirt rouge reçu lors du marathon du Mont-Blanc. Je chausse ma fidèle paire d’Adidas Supernova Riot 3. Ce sont des chaussures que l’on apprécie lentement. Elles sont lourdes, je ne le suis pas moins, mais offrent un amorti irréprochable et un maintien qui les rend, sur longue distance, infiniment plus confortable que les S-Lab 3 que je portais jusqu’au printemps. Elles reviendront sans doute maculées de boue; la pluie qui tombe sans discontinuer depuis le début de la nuit risque de rendre cette course cauchemardesque. J’avale rapidement un bol de Muesli accompagné d’un jus d’orange sans gout, revêts une veste imperméable et sors affronter l’eau, la boue et le froid .
Cela fait dix bonnes minutes que j’attends Fred en bas des marches quand j’aperçois sa voiture descendre la rue des Pyrénées. Il a cherché partout un Certificat Médical l’autorisant à courir mais ne l’a pas retrouvé. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, que celui de l’année dernière devrait pouvoir passer car il est peu probable que les bénévoles, lors de l’inscription, procèdent à une lecture attentive de tous les documents.
Nous empruntons le périphérique vers le sud puis la N118 entre le Pont de Sèvres et Meudon. Nous atteignons Viroflay bien avant 9h00 ce qui nous laisse une bonne heure pour retirer nos dossards, nous préparer et nous placer devant la ligne de départ. L’avantage, quand on participe à une petite course le dimanche matin à quelques kilomètre de Paris, c’est que l’on trouve facilement de la place où garer sa voiture ; Fred a rangé la sienne à deux cents mètre du gymnase dans lequel sont installés les organisateurs de la QBRC. La pluie a cessé et nous voyons déjà quelques participants converger tranquillement vers le camp de base de la course. On est loin de la foule des grands événements parisiens comme le semi ou le marathon de Paris. On observe une ambiance plus tranquille et plus sereine, presque familiale; les concurrents sont venus en voisin; Fred et moi, en tant que parisiens, appartenons sans doute au groupe restreint des étrangers.
En pénétrant dans le gymnase je reconnais Olivier ‘Toto’ avec lequel je communique, depuis quelques semaines, sur FaceBook. Il est entouré d’une impressionnante escouade de coureurs. Anxieux et tourmenté par l’alcool qui circulait encore dans mon sang, je le salue rapidement et le remercie pour l’aide qu’il m’a apporté lorsque ma montre Garmin m’a lâchement abandonné à l’aube d’un trail dans la Garfagnagna.
Je m’acquitte des seize euros de mon dossard ; à quatre vingt centimes par kilomètre on reste dans un ratio prix/distance très honorable. Nous recevons une bouteille de bière bio brassée par une entreprise de la Vallée de Chevreuse. Noyer une course dans des flots de bière semble devenir une constante dans le petit monde de la course à pied; Lorsqu’on institutionnalise une pratique, je la trouve bien moins attrayante. Désormais la bière et le trail sont liés comme le cancer et la prostate.
Compte-tenu de mon état, La simple vue de ce flacon me donne des nausées. Je n’aurai aucun mal à m’abstenir d’y goûter et à le réserver pour l’après course. Certains ont laissé leur bouteille au vestiaire, étiquetée comme un fossile dans une fouille archéologique. Fred récupère son dossard sans soucis ; aucune question ne lui a été posé quant au certificat médical vieux de deux ans qu’il a présenté pour s’inscrire.
Julien n’est pas encore arrivé, nous retournons donc achever notre préparation près de la voiture. J’abandonne ma veste imperméable et ma bière sur le siège avant, referme la portière et retourne avec Fred au gymnase. Nous croisons Julien accompagné d’un de ses potes du club de Triathlon de Versailles. Ils ne courront pas dans la même catégorie que nous, c’est certain. Nous rejoignons ensemble la ligne de départ.
Je n’ai aucun courage ce matin et je laisse les autres se lancer dans un simulacre d’échauffement. J’en profite pour défendre ma place sur la ligne de départ. C’est la première fois que j’arrive suffisamment tôt pour occuper le premier rang et goûter, pendant quelques mètres, au plaisir de courir en tête.
Julien me présente avec fierté Yann Prigent, un autre copain de son club de triathlon; Un monstre discret qui est monté sur le podium de la QBRC précédente, a couru plusieurs fois l’UTMB, l’ironman de Hawaï et terminé quatrième de l’Eco-Trail 50km en 2011. Je reconnais, sur la ligne, Jef’ qui travaille dans la même société que moi, avec qui j’avais couru en relais lors de la dernière édition du marathon Nice-Cannes et que j’avais filmé en attendant que nos partenaires nous transmettent nos témoins respectifs. Je l’interroge sur son objectif: Il a gagné la course l’an passé et espère bien renouveler son exploit cette année. Tout simplement.
Je m’élance raisonnablement lorsque le starter donne le signal du départ. J’ai abandonné l’idée de rester en tête sur les deux cents premiers mètres et laisse des dizaines de coureurs plus rapides passer devant moi. Je regarde Julien et son pote fuser comme des missiles tomahawk et perds Fred qui prend tout son temps. Nous traversons le centre de Viroflay et remontons vers le nord à bonne allure. Je cours à 4,40mn/km, je sais que cela ne durera pas, je n’en aurai pas la force.
Nous attaquons la première côte avant la fin du premier kilomètre ; une mise en bouche de cinq cents mètres pendant laquelle nous grimpons, sur le bitume, nos quarante premiers mètres de dénivelé. Nous rejoignons alors un plateau et pénétrons enfin dans la forêt de Fausses Reposes. On effectue une petite boucle vers l’est et le Chesnay en passant derrière l’autoroute A86. Julien et ses copains sont chez eux, pas moi. Plus d’une centaine de coureurs ont dû me dépasser. Certains d’entre eux ne courront que onze kilomètres puisque les deux courses (11km et 20km) empruntent le même parcours.
La seconde côte, plus courte mais aussi plus raide, apparait après deux kilomètres et demi de course. J’ai les jambes lourdes et éprouve quelques difficultés à maintenir mon rythme mais je refuse de capituler si tôt : j’ai vaincu le marathon du Mont-Blanc et couru cet été autour du massif des Ecrins, des Alpes Apuanes ou encore de la Garfagnagna ; je ne m’étendrai pas sur les feuilles mortes de Viroflay. Je m’empare du gel énergétique que j’avais glissé dans ma poche et pars, dans la descente, à l’assaut de la tête de course.
C’est le premier exercice technique de la matinée. Bien que les chemins, sur cette partie du parcours, soient assez larges et moins boueux que sur les sentiers que nous rencontrerons après le onzième kilomètre, la descente en trail reste, quoiqu’il arrive, un exercice périlleux. Nous glissons pendant deux cent mètres vers Ville d’Avray. Un ravitaillement sommaire est organisé en bordure des lacs, à l’extrémité nord de la forêt. Je me réhydrate rapidement de quelques verres d’eau et me lance dans le second quart de la course, cap au sud. Je suis dans le dur, le rouge et peut-être même le noir. Je sens mon sang qui cogne dans mes tempes, j’ai mal au ventre ; je n’ai digéré ni l’excellent veau aux olives confit dans son jus, ni le tiramisu de la veille. Nous effectuons l’ascension une dernière bosse au huitième kilomètre avant de redescendre vers Viroflay.
Depuis le ravitaillement du cinquième kilomètre, plus personne ne me double et je revendique même une lente remontée dans le classement.
Nous traversons la ligne de chemin de fer en escaladant une passerelle à laquelle manque un véritable ascenseur et rejoignons enfin le point de départ.
Les coureurs du « onze kilomètre » sont orientés vers leur ligne d’arrivée et ceux du « vingt kilomètre » atteignent le second ravitaillement. Des petites filles nous tendent gentiment des barres de céréales dont je garde un excellent souvenir. Il faudra que je retrouve la marque de ces produits car j’en emporterai volontiers dans mes prochains trails et sorties longues.
Comme les choses délicieuses ne durent jamais, je quitte la zone de ravitaillement en regrettant de ne pas avoir terminé ici ma course dominicale. Nous entrons dans le Bois du Pont Colbert et entamons la deuxième phase de notre circuit. Ma montre affiche un peu moins de une heure et, à cette allure, je peux espérer parcourir les neuf kilomètres suivants en cinquante minutes, moins si le rapport de la distance au dénivelé est plus réduit que sur les onze kilomètres que je viens de terminer. En théorie, les onze premiers kilomètres cumulent trois cents mètres de dénivelé pour cent soixante sur les neufs autres kilomètres. J’espère donc un circuit beaucoup plus roulant et regagner ainsi les quelques minutes qui me permettront de ne pas terminer au-delà de 1h50. La côte que nous gravissons alors est d’une toute autre dimension que toutes celles que nous avons dû franchir jusque là. Pendant un kilomètre au moins nous ne cessons de monter. Je suis fourbu. Je fractionne mon ascension en marchant pendant dix secondes toutes les vingt secondes; Dans mon dos, deux garçons discutent tranquillement. Alors que je suis à la limite de l’apnée, ils progressent, eux, en complète aisance respiratoire. J’ai envie de leur crier « un peu de décence Messieurs ! Respectez au moins ceux qui souffrent » mais j’évite de me rendre ridicule, je me redresse et jette mes dernières forces dans l’ascension des quelques mètres qui me séparent du sommet.
Je craignais que le parcours ne ressemble trop à celui de l’Eco-Trail que j’avais trouvé triste et monotone. Ce n’est pas le cas. Nous sillonnons des sentiers étroits et sinueux encombrés par des branches de hêtre (ou peut-être sont-ce des merisiers ; à cette vitesse je n’ai pas pris le temps d’étudier attentivement les feuilles qui me balaient le visage). C’est magique. Malgré ma fatigue et mon état nauséeux, je prends un plaisir immense à courir à travers ces arbres, slalomer entre les pierres et plonger dans les vasques de boue.
A partir du treizième kilomètre nous glissons pendant cinq cents mètres jusqu’à l’échangeur entre la N12 et l’A86 dont on voit les voies sur notre droite. Nous remontons ensuite pendant deux kilomètres jusqu’au dernier ravitaillement. Je suis heureux et commence à me sentir vraiment bien. Les bénévoles qui nous tendent gentiment des gobelets occupent un carrefour à la lisière de Vélizy. J’ai rejoint l’extrémité sud du parcours en 1h30 et il ne me reste plus qu’à redescendre doucement vers le sud en longeant Vélizy. Les cinq derniers kilomètres sont beaucoup plus roulant que tout ce que j’ai subi jusque là. Mon rythme et celui des autres coureurs augmente significativement. Depuis quelques centaines de mètres, ma montre affiche quelques signes de défaillance. Ni la distance ni la vitesse ne sont mesurés correctement. Je joue à « je te double, tu me doubles » avec les gars qui me précèdent quand, au dix-neuvième kilomètre, alors que je m’apprête à sortir de la forêt , un organisateur m’annonce qu’il me reste à peine deux cents mètres avant l’arrivée. J’ai effectivement un gros problème avec ma montre mais je vérifierai cela plus tard. Je me lance dans un sprint désespéré afin de grappiller une fraction de seconde.
1h48’
Les chronos sont relevés manuellement sur un clavier d’ordinateur portable par une jeune femme attablée derrière la ligne. Je me désaltère en testant successivement un sirop de menthe bio puis un coca équitable dont le goût ressemble davantage à celui d’un médicament qu’à celui de la célèbre boisson yankee. Je retrouve Julien qui attend devant le gymnase. Il a couru en 1h36 et son ami Yann a terminé troisième. Nous nous quittons en nous promettant de nous retrouver sur le départ du Paris-Versailles dans trois semaines. Je n’ai pas revu Jef’ qui semble avoir abandonné après avoir occupé le groupe de tête jusqu’à la moitié du parcours. Je ne retrouve pas son nom sur les listings ; je lui enverrai un message la semaine prochaine. « Toto » franchit la ligne en un peu plus de deux heures. Je croyais l’avoir vu partir comme une flèche au début de la course et comme je ne l’avais pas dépassé, il devait logiquement être devant moi. Ce n’était pas lui, je l’aurai sans doute confondu avec quelqu’un qui portait le même maillot Adidas bleu que lui. Je devais dû m’en douter, il avait écrit la veille qu’il envisageait de courir en 2h00 environ; il a gagné son pari. J’attend Fred un long moment. Une demi-heure pour être exact. Il ne s’est pas pressé, a couru sa course comme il aurait fait son footing et termine frais comme un gardon.
Nous repartons aussitôt de Viroflay et regagnons la place Gambetta avant treize heures.
Même si cette course vient diminuer la distance hebdomadaire que je me suis engagé à parcourir dans le cadre de ma préparation à la grande course des Templiers, je ne regrette pas ces bosses et ces raidillons boueux. Ce fut une matinée agréable dont je garderai, contre toute attente, un excellent souvenir. Une ambiance sympathique et surtout un excellent niveau de la plupart des participants. Je termine, en général, mes courses dans le premier tiers voire le premier quart; En arrivant 116ème sur 246 je ne me situe que dans la première moitié des arrivants ce qui témoigne de la qualité de l’ensemble des participants.
Accès à la trace de la QRBC Viroflay; le parcours dessine un 8, comme le circuit 24 dont j’ai toujours rêvé lorsque j’étais enfant.
des sentiers en Toscane
La Toscane est un pays de vieux beaux, de retraités fortunés et de touristes américains. On y vient pour dépenser un trop plein de temps et d’argent. Des artistes voudraient pouvoir puiser dans Le ciel azur, les cyprès, les oliviers, les vignes et les bastides de pierre une inspiration qui ne viendra qu’après la sieste Bref, La Toscane c’est beau, mais c’est chiant.
Malgré les yeux et les seins de Liv Tyler, Beauté volé, le film de Bernardo Bertolucci, m’avait fermement ennuyé; Les clichés n’ont jamais nourris de bons films; il suffit de regarder ce que Woody Allen a fait de Barcelone ou de Paris pour s’en convaincre, mais je m’éloigne.
Dans mon catalogue d’idées préconçues, on n’allait pas en Toscane pour courir mais pour y prendre son temps; Un truc de vieux, on y revient.
J’ai vieilli moi aussi et après avoir regarder pendant des années mes enfants faire du wakeboard sur le lac de Côme, je me suis résolu à découvrir la Toscane.
Je me souvenais surtout de l’adaptation par Kenneth Branagh d’une pièce de Shakespeare : beaucoup de bruit pour rien, lorsque j’ai mis pour la première fois les pieds en Toscane. Même si cette comédie est supposée se tenir quatre siècles plus tôt, en Sicile, mon souvenir s’adaptait parfaitement aux paysages qui s’offraient à moi, au Palio de Sienne et, bien entendu, au Chianti Classico.
Je ne rédigerai pas un guide de Florence, de Lucques ou de Siennes; l’Histoire et les Arts demeureront débiteurs à vie de ces villes et les touristes en short du monde entier le leur rendent suffisamment bien. J’aurais voulu écrire un article que j’aurais modestement intitulé « courir en Toscane » ; mais, bon, prétendre embrasser un tel sujet quand on a effectué, en tout et pour tout, six sorties dans une région deux fois plus grande que l’Ile de France, c’est présomptueux.
J’ai ramené avec moi quelques images; Les muséologues seront déçus : notre vie aquatique et nos ballades familiales ne font pas très Médicis.
J’ai beau aimer courir, il me faut reconnaître que la Toscane est le paradis des hédonistes. Je pourrais passer des heures sur les glaciers qu’on trouve à chaque coin de rue à Florence et à Lucques, où des Cantucci à mourir des cafés et des chocolats sublimes; mais avant d’exposer les chemins sur lesquels je me suis perdu, je me sens contraint d’évoquer l’adresse emblématique de toute une région : le Mac Dario .
Panzano in Chianti est un petit bourg situé à équidistance de Sienne et de Florence. C’est là que Dario Cecchini a, pendant plus de trente ans, développé la « Antica Macelleria Cecchini », la plus célèbre et sans doute la meilleure boucherie du monde. Adepte du slow food, à l’instar de Jamie Oliver dont il est intime, il a élevé la cuisson parfaite de chaque coupe de viande, au rang d’Art. Je me méfie toujours, des principes induits par la préservation du terroir et des traditions culinaires : on n’est jamais très loin des valeurs rances et nauséabondes du racisme et de la xénophobie. J’aimerais croire que, lorsqu’on interdit ici ou là en Toscane et en Italie du Nord, la vente de nems et de kebabs, c’est pour lutter contre les effets dégradants de l’industrialisation agroalimentaire et non pour stigmatiser les albanais et les étrangers de la péninsule.
Depuis 2006, il a ouvert, autour de sa boucherie, trois espaces dans lesquels sont servies les viandes les plus délicieuses qu’il m’ait jamais été donné de goûter. Il n’y a pas de cartes. A chaque lieu est attaché un menu et un prix. On ne recommandera pas l’Officina della Bistecca aux appétits d’oiseaux: Pour cinquante euros, on enchaine des plats comme une sublime Côte de boeuf à la Fiorentina ou le meilleur Beefsteack à la Panzanese d’Italie. La Solociccia tient davantage de la maison du boucher que du restaurant et offre, pour trente euros, un menu tout aussi savoureux. Mais son « oeuvre » la plus originale est sans aucun doute le Mac Dario. Pour le prix d’un Maxi best of de l’ami Ronald, Dario prépare à ses hôtes un burger incomparable (Medaglione) accompagné d’excellents légumes crus, de pommes de terres croustillantes, de douces tranches d’oignons rouges et de tomates fraiches.
Les repas sont servis sur de grandes tables autour desquelles les convives viennent s’assoir; c’est sans chichi, c’est très bobo. Tous les américains d’Italie viennent y apprendre ce que manger veut dire. C’est enchanteur.
Grosseto
Je suis allé à Grosseto. Anne avait trouvé dans un guide l’adresse de Warm-Up, un Bed & Breakfast un peu spécial qui prétendait n’accueillir que les marathoniens et les triathlètes. L’endroit est sympathique et les chambres joliment décorées. L’accueil de nos hôtes est chaleureux et nous avons beaucoup apprécié qu’ils nous invitent à diner dès le deuxième soir pour que nous parlions de nos exploits sportifs respectifs. Il court le marathon en moins de 2h30; elle le termine en 3h30. Un couloir de natation permet de faire des longueurs ou de tremper ses os usés à ciel ouvert, c’est un bonheur. Quant au plaisir de cueillir, pour le petit déjeuner, des figues fraiches sur leur arbre, il est indescriptible.
Pour courir en revanche le coin est un peu monotone. Plat et sans charme, on ne trouve ni sentiers, ni chemins de traverses, mais des routes, de vastes exploitations agricoles et des sites industrielles. Il faut aller, plus au sud, jusqu’au Parco Regionale della Maremma pour trouver un espace plus sauvage…
run in Chianti
Le Chianti est la partie de Toscane qui ressemble le plus à l’idée que l’on s’en fait (de la Toscane). Les cyprès, les vignes, les oliviers et les paysages délicatement vallonnés, on les trouve autour de Sienne et de Gaiole in Chianti. Chaque plan semble avoir été dessiné par un paysagiste et taillé au cordeau. Rien ne dépasse; tout est impeccablement beau. Le Chianti c’est la Suisse, le soleil en plus.
Et comme les choses les meilleures sont très inégalement réparties, on trouve aussi d’immenses forêts peuplées de chênes, de pins, de hêtres, de châtaigniers et d’oliviers sauvages. On ne craint pas de rencontrer, sur les sentiers du chianti, des hordes de randonneurs qui viendraient perturber votre course. Au pire on croise des touristes qui, entre la visite d’une église et celle d’une cave, effectuent une courte promenade digestive en lisière de forêt. Le reste nous appartient.
Le circuit que je propose ci-dessous, décrit un huit autour de Castello di Brolio, un château néo-gothique et un vignoble situé à à mi distance entre Sienne et Gaiole in Chianti.
Je laisse ma Volvo dans le centre du village sur le parking de la coopérative vinicole puis je grimpe tranquillement vers le château en direction du sud. Au bout d’un petit kilomètre et une ascension de 50m j’atteins le sommet d’une petite colline sur laquelle le château a été construit.
Je redescends ensuite pendant quatre kilomètres à travers les vignes jusqu’à la route, 100m plus bas.
Je suis la route, traverse le petit village de San Regolo et reviens, après 7km de mise en bouche, à mon point de départ. Je n’avais pas vraiment prévu cette première boucle mais elle constitue un bon échauffement d’une heure…
Les choses sérieuses commencent avec une boucle en forêt dans laquelle on pénètre par un large chemin qui part vers sur gauche environ un kilomètre après avoir quitté le village par l’est.
La terre est ocre, presque rouge et l’odeur des pins donne une ambiance très estivale à ma course. Je m’offre un premier raidillon entre le 8ème et le 10ème kilomètre. Ça commence enfin à ressembler à du trail. Le sol est bosselé, je ne regrette pas d’avoir chaussé mes Salomon S-Lab 3. Je passe de 490m à 690m d’altitude en moins de deux kilomètres.
Je quitte ensuite momentanément la forêt et déroule vers le nord sur une route relativement plane.
Arrivé au 12ème kilomètre, je retourne dans la forêt et amorce ma longue descente jusqu’à Brolio. Une biche surgit sur le chemin a quelques mètres de moi. Elle semblait tellement étonnée de me trouver là qu’elle a marqué un temps d’arrêt en me regardant qui m’a paru durer des heures.
J’atteins, au niveau du 13ème kilomètre, l’extrémité nord de mon parcours. J’entends sur ma droite des grognements et des bruits de bêtes qui bougent dans les buissons. Ce sont sans doute des sangliers. J’accélère, je suis beaucoup moins confiance qu’avec la biche…
Je plonge vers le sud. 200m de dénivelé en moins de trois kilomètres. Je cours en équilibre sur de grosses pierres; c’est sublime.
Une promenade sportive de 2h15, sur 17km avec un dénivelé positif d’environ 300m.
Trace Brolio In Chianti
cartes
Difficile de trouver en Italie des cartes semblables à celles produites par l’IGN ou des sites sur lesquels on puisse dessiner des traces en s’appuyant sur des cartes topographiques au 1/250000ème à l’instar de ce que permettent OpenRunner, Géolives ou GPSies. Quand on veut s’aventurer sur des sentiers et en montagne, les cartes proposées par Google sont loin d’être suffisantes et même si on peut avoir, sur Google Earth, une vague idée du relief rien ne vaut une véritable carte topographique.
J’ai bien trouvé Gulliver.it, un site qui recense un grand nombre de parcours en les classant par activité (Trail, VTT, randonnée) et par difficulté, mais pour qui ne pratique pas couramment l’italien, il reste un peu hermétique. J’ai aussi tenté d’utiliser le Geoportale Nazionale, mais je ne suis pas aussi à l’aise avec ce système que je le suis avec Openrunner.
Je me suis finalement rabattu sur les cartes édités par les Edizioni Multigraphic – Firenze; elles sont moins claires que celles de l’IGN mais précises et fiables, ça compte déjà beaucoup.
Ma fidèle montre Garmin Forerunner 305 ayant rendu l’âme en plein milieu d’un de mes trails transalpins, je n’ai pu reporter la trace de mes parcours. Si le Directeur Général de Garmin pour la France, l’Europe ou même le monde lit ces pages, je veux bien qu’il prenne contact avec moi à l’aide du formulaire situé en bas de page.
Les Alpes Apuanes
On attaque les choses sérieuses avec les Alpes Apuanes. Comme son nom ne l’indique pas c’est un massif montagneux qui appartient aux Appenins du nord et non aux Alpes. Le point le plus haut, le Mont Pisano, culmine à 1946 mètres d’altitude. Le nord du parc, du côté de Carrare (dont les carrières de marbre sont internationalement connues), est sans doute plus escarpé, on y trouve davantage de sentiers de randonnées. Les sommets du sud du massif (province de Lucques) sont plus modestes (Pania della Croce, 1858m). La plupart des itinéraires de cette partie méridionale sont répertoriés sur la carte « carta dei sentieri e dei rifugi 1:25000 / Parco delle Alpi Apuane » ci dessous (cliquer pour agrandir)
J’ai choisi de découvrir les Alpes Apuanes en parcourant les monts à l’est de Camaiore, une petite ville située à 10km de la mer et de la station balnéaire de Viaregio.
j’avais identifié une boucle à partir de Metato un petit village, accroché à la montagne, à cinq kilomètres de Camaiore. On emprunte une route étroite qui serpente dans la montagne et sur laquelle on croise, comme dans le reste de la région d’ailleurs, un nombre incroyable de Marco Pantani. Le sport, ici, c’est le cyclisme, pas le trail, ni la randonnée; j’aurai l’occasion de m’en apercevoir.
Il faut arriver suffisamment tôt si l’on veut loger sa voiture dans l’une des dix places du petit parking du village. Le début du parcours est indiqué par un large panneau sur laquelle on trouve une carte des sentiers de la zone.
La ballade commence par un chemin goudronné et balisé (n°104), que je suis en direction de l’est. On entre immédiatement dans le vif du sujet avec une pente qui dépasse 10%. Sans échauffement, c’est dur.
On passe de 500m à 920m en moins de quatre kilomètres. Sur sa première moitié, le chemin est bordé par de jolies petites maisons isolées dont l’accès nécessite la possession d’un quatre quatre. Ensuite c’est une forêt de hêtres et de Mélèzes jusqu’à ce qu’on atteigne un col au pied du Mont Prana (1221m).
Plusieurs itinéraires irradient depuis ce point. En contrebas du sentier n°101, on aperçoit le refuge Baita Barsi. Je prolonge ma route vers le nord en suivant, sur une crête, le sentier n°101. Après 500m, sous un magnifique ciel bleu, je laisse le n°102 sur ma droite et poursuis sur le n°101 jusqu’à un nouveau col (Focce de Termine o del Croccione). J’ai parcouru un peu plus de trois kilomètres depuis le précédent carrefour.
Je me dirige alors vers le sud ouest par le sentier n°2. Le ciel bleu disparaît lorsque je m’enfonce de nouveau dans la forêt. Je manque d’eau. Une multitude de torrents sont indiqués sur la carte mais tous ceux que je croise sont à sec. Les filets de boue qui s’écoulent ne m’inspirent aucune confiance. Je descend pendant quatre kilomètres jusqu’à la bifurcation avec le chemin n°112, à 450m d’altitude (500md-).
J’abandonne le chemin n°2 qui rejoint peu après la route et le village de Casoli et pars sur la gauche en direction du sud est, par le chemin n° 112. Un torrent d’eau fraiche coule quelques mètres après le croisement. J’en profite pour boire, remplir mes bidons et rafraîchir ma tête et mon corps.
Le chemin remonte sur cinq kilomètres. La température au dessus de la canopée doit frôler 40°C, je suis à bout. Après avoir grimpé plus de 500md+, je rejoins le premier col.
Je reprends enfin le sentier n°104 qui plonge jusqu’à Metato.
Voilà. J’ai effectué en plein cagnard et sans eau, une boucle d’une vingtaine de kilomètres et d’un dénivelé qui dépasse les 1000md+. J’ai mis plus de quatre heures pour terminer mon périple; je n’ai pas croisé une seule âme et n’avais prévenu personne de mon programme…
La Garfagnagna
La Garfagnagna est un petit massif montagneux et sauvage séparé des Alpes Apuanes par la rivière Serchio. les pentes y sont plus abruptes que dans le sud Alpes Apuanes. Les gorges et les barres rocheuses y sont nombreuses. Le Monte Rondinaio culmine à près de 2000m, c’est le point le plus haut de la Garfagnagna.
J’ai longtemps cherché un document qui me renseigne sur les itinéraires de randonnée de cette région. J’ai finalement mis la main, chez un libraire peu aimabe de Lucques sur une carte dont la typographie rend impossible la lecture des noms et des cotes. illisible : « Media Valle del Serchio – Garfagnagna – Val di Luma » (cliquer pour agrandir)
J’ai jeté mon dévolu sur une trace qui devait me faire découvrir le sud du massif. J’ai suivi le Serchio depuis Lucques jusqu’à Fornoli à deux ou trois kilomètres au nord du pont le plus gothique jamais construit : le Ponte della Maddalena. On le surnomme le pont du diable et j’avoue avoir senti mon sang se glacer en le découvrant à 60km/h, confortablement installé dans ma Volvo.
Je grimpe pendant quinze kilomètres sur une petite route au nord de Fornoli en direction de Tereglio. Je me rends ensuite au centro Accoglienza Visitatori qui constitue le point de départ de la visite des gorges de Botri. C’est ici que je croiserai les seuls « randonneurs » de toute mes sorties toscanes; des familles en jean et en tennis qui affrontent courageusement, sur quelques centaines de mètres, les gorges de la Botri. Ils payaient pour ça; de la randonnée comme dans un parc d’attraction; autant dire que quand ils m’ont vu débarquer avec mes chaussures de trail, mon sac, mes bidons, mes manchons de compression, mes Leki et mon buff, je faisais figure d’extra terrestre.
J’ai voulu valider auprès de l’homme qui surveillait l’entrée des gorges que mon parcours était réalisable et pas trop dangereux. Je ne voulais pas, par exemple, me retrouver après quatre heure de course face à une barre rocheuse qu’on ne peut passer qu’en via ferrata. Il n’a pas été très clair dans ses réponses et je suis parti quand même. J’ai dû mettre quarante cinq minutes avant de quitter Ponte a Gaio, le point de départ. Contrairement aux sentiers des Alpes Apuanes, ceux de la Garfagnagna sont particulièrement mal fléchés et mal entretenus.
J’ai finalement trouvé la voie qui me conduisait vers le sentier n°11; une ligne de crête de 4km vers l’est. Les herbes sont hautes, la route n’est pas tracée et la plupart des piquets sont dans un état de délabrement tel qu’ils en deviennent difficilement visibles.
Je grimpe rapidement passant de 750m à 1300m en une longue heure. Le paysage est magnifique. Sur ma droite s’étend, sous une immense barre rocheuse, les gorges de la Botri. Il fait extrêmement chaud et je progresse face au soleil. Je ne vois pas le chemin qui s’ouvre sur ma gauche et continue à suivre la ligne de crête jusqu’au sommet du Mont Mosca à 1520m. La pente est forte et à l’instar d’une échelle sur laquelle on monte plus facilement qu’on ne descend, la peur du vide me pose quelques problèmes lorsque je dois revenir sur mes pas.
Je retrouve le chemin n°12 plus bas. Il surplombe les gorges en direction du nord pendant 2km environ sans difficulté majeure.
J’atteins alors le refuge de la fontaine di Troghi 1300m et plonge dans la forêt sur le sentier n°14.
C’est un passage très vallonné mais sans gros dénivelé. Je traverse plusieurs cascades de pierre qui, en hiver et au printemps, abritent sans doute de nombreux torrents.
Je cours vers le nord est pendant encore 2km jusqu’au Col delle Prada. Je poursuis ensuite le contournement des gorges en courant pendant 1km,5 vers le nord puis 1km vers le sud jusqu’au Refuge Cassenti.
C’est un joli petit refuge de montagne assez accueillant dans lequel quelques familles de bourgeois bohèmes ont pris position. Les hommes surveillent de larges pièces d’agneaux qui dorent au dessus d’un grand feu pendant que les femmes dressent les tables autour desquelles courent des hordes d’enfant. On dirait le sud et je resterai bien finir la journée avec eux. J’y reviendrai le lendemain avec Anne et Théophile.
Depuis le refuge on se lance dans un tour rapide de l’extrémité nord ouest des gorges. 3km de ballade sur le chemin n°13. Il vaut mieux entamer la boucle par le coté est car après avoir dépassé le belvédère c’est EXTRÊMEMENT DANGEREUX. Un sentier de 40cm de large surplombe un précipice de plusieurs centaines de mètres. C’est, au mieux de l’alpinisme, au pire du suicide. Le panorama est splendide mais je n’en avais pas terminé avec la vie et je suis revenu au refuge sans terminer la boucle (d’où l’idée de la prendre par l’est, sinon on ne franchit pas deux-cents mètres)
Depuis le refuge on emprunte, pour terminer, le sentier n°16b vers l’est, jusqu’à ce qu’on rejoigne la route. Attention, en cas de doute, il vaut mieux toujours se diriger vers la gauche lorsqu’on perd la trace du sentier; il y a sur la droite des barres rocheuses sur lesquelles il est préférable de ne pas s’aventurer. Après au moins trois kilomètres sur un sentier très mal balisé; quand on a de la chance; on retrouve la route et un peu de sérénité.
Il m’aura fallu, quant à moi, plus de deux heures pour parcourir cette courte distance.
Je redescend enfin la route pendant 4km jusqu’à ponte a Gaio, le point de retour.
Une vingtaine de kilomètres, 1000md+ de dénivelé mais de très grosses frayeurs. C’est un parcours sauvage, superbe, peu balisé et extrêmement dangereux. Le téléphone portable ne fonctionne pas dans cette zone et tout accident peut avoir ici des conséquences dramatiques.
Marathon des Causses
récit du Marathon des Causses 2010
Ça ne faisait pas trois mois que j’avais commencé à courir quand je me suis inscrit pour le Marathon des Causses.
J’ai dû mal à expliquer comment m’est venue l’idée de me fixer un tel objectif avec aussi peu d’expérience. J’ai bien quelques insatisfactions dans ma vie : un boulot pas si passionnant que ça, une fille en pleine crise d’adolescence et un couloir à repeindre, mais cela ne justifie pas que l’on se jette du haut d’une falaise ni que l’on avale une boite de tranquillisant.
Je n’ai pas consulté de psychanalyste depuis, on s’en tiendra donc à un stupide élan de vanité masculine ; une tentative désespérée d’accomplir un exploit pour laisser à la postérité une trace dérisoire de mon passage sur terre. Prendre le risque de mourir pour prouver qu’on a été vivant ce n’est pas le dernier de mes paradoxes.
Un des principaux problèmes posés par un objectif ambitieux, c’est que, pour ne pas prendre le risque d’être complètement ridicule, on doit s’atteler à un programme d’entraînement conséquent; Or des forces contraires s’exercent sur vous et vous poussent à rester une heure de plus au lit ou à accepter le verre de prune que vous tend un pote pour conclure un diner déjà trop arrosé. A chaque fois que le doute s’installe ou que la motivation décroit (courir sous la pluie ou chausser une paire de running au réveil d’une nuit imparfaite, c’est très moyennement sympa), j’imaginais les remarques sarcastiques que Bruno me ferait supporter en cas d’abandon. J’ai été trop peu discret pour pouvoir échouer dignement.
J’avais un été pour courir alors j’ai couru. Autour des Buttes Chaumont d’abord, parce que c’est un des rares parcs de Paris qui dispose d’un dénivelé honnête, parce que c’est tout à côté de la maison et parce que, franchement, lorsque j’observe, à chaque tour du parc, les clients endimanchés du Rosa Bonheur enfermés dans leur enclos, je rêve de les y rejoindre et de siroter une grande bière bien fraiche avec eux ; le long du canal de l’Ourcq, ensuite ; et puis dans les Deux-Sèvres où j’ai l’habitude de passer quelques jours au printemps et en été. Malgré un joli paysage de bocage assez vallonné, ce n’est pas un coin parfaitement adapté à la pratique du trail: les champs et les bois sont majoritairement clos et les chemins privés aboutissent à des culs de sac. J’ai fini par découvrir quelques itinéraires agréables et cela constitue sans doute l’un des attraits du trail: tracer des routes.
A l’occasion d’un weekend en Suisse alémanique au mois d’Août j’ai effectué ma première véritable course en montagne. Je suis parti un matin du centre de Wengen et j’ai grimpé jusqu’au pied de l’Eiger. Il a plu pendant toute l’ascension; un parcours de 10km pendant lequel j’ai croisé Suzana, une jeune femme d’Interlaken, qui s’entrainait pour le «Jungfrau Marathon». Elle m’a accompagné jusqu’au sommet. J’étais loin d’être certain d’atteindre le bout de cette espèce de kilomètre vertical; Bruno et Anne ont pas mal insisté pour que, comme eux, les enfants et tous les touristes japonais et indiens, je les accompagne là haut en train. Ils ne se sont sans doute pas rendus compte combien ce petit succès sur la montagne a compté pour moi.
J’ai enchaîné en allant courir en Toscane à travers les sentiers vallonnés des forêts et des monts du Chianti. Je garde de ces ballades au milieu des cyprès, des vignes et des oliviers, un souvenir merveilleux. Depuis, lorsque je cours, j’associe toujours des parfums à mes parcours, comme en forêt de Fontainebleau où j’adore retrouver cette odeur de bruyère et de lavande qui enveloppe tout le massif.
Tous ces trails estivaux m’ont permis d’expérimenter mon équipement et mon alimentation. Pour transporter mon matériel et mon eau, j’ai choisi un petit sac à dos Salomon de dix litres. Les sangles sont un peu étroites mais cela ne devrait pas me poser de problèmes de confort sur des distances dites moyennes ; et puis la poche à eau de deux litres s’est révélée plutôt pratique même si j’ai compris tardivement comment éviter les bulles d’air et le bruit insupportable de l’eau qui se balance dans mon dos. J’ai bien entendu fait l’acquisition de S-Lab 3 XT Wings. En l’absence de toute référence, j’ai succombé à la puissance marketing de Salomon. Il m’est difficile de formuler une opinion objective puisque ce sont mes premières chaussures de trail; Je trouve cependant qu’en dépit d’une excellente accroche, le maintien reste léger et que cela peut constituer un danger, en fin de course, lorsque la fatigue diminue l’attention que l’on porte aux imperfections des sentiers. Pour finir, j’ai pris l’habitude, lorsque j’envisage de courir plus de deux heures, d’assortir mes mollets de manchons de compression BV-Sport et mes cuisses de Quads CompresSport; ça ne sert probablement à rien mais, avec ça au moins, j’ai l’air d’un trailer.
J’ai aussi testé toute sorte de gels, de barres énergétiques et de boissons isotoniques ; Je n’ai pas réussi à former une religion à ce sujet, j’ai donc supposé que les produits Isostar vendus chez Décathlon devraient convenir à mes modestes besoins.
A la fin de l’été j’ai alterné des entrainements à bloc en compagnie de Fred, François, Simon et Sylvain sur une boucle de 12km entre le canal de l’Ourcq et la porte des Lilas, avec de longues vingt kilomètres de Paris, sur lesquels j’ai réalisé un temps de 1h38, moins de quinze jours avant mon Marathon. Je pense avoir commis là une grosse erreur. J’ai sans doute exagéré la charge de mon entraînement, accumulé la fatigue et me suis finalement blessé en recommençant à courir dès le lendemain de ma course parisienne.
J’ai passé les jours suivants à espérer que l’élongation dont je souffrais, se résorberait avant notre départ pour Millau. Je me préparais aussi à l’idée de rester derrière la ligne et de rejoindre Laurent sur les ravitaillements pour l’encourager dans sa course…
Laurent m’attend au sommet du boulevard Magenta. A l’aube, les environs de Barbès ne sont pas encore devenus une ruche autour de laquelle s’active une foule grouillante; Je n’ai aucun mal à les retrouver, son sac de voyage et lui. Il embarque et nous fuyons par la porte la plus proche. Périphérique, A6b, A10… Quand on quitte Paris le vendredi matin en direction de la province, la probabilité de se retrouver enfermé dans un embouteillage monstrueux reste faible. L’autoroute est déserte et nous naviguons rapidement vers le sud. Après plus de cinq cents kilomètres de route, nous nous arrêtons au sud de Saint-Flour sur l’aire de services de la Lozère afin de nous restaurer. Nous atteignons Millau deux heures plus tard. Depuis que nous avons dépassé Clermont, un joli camaïeu de bleu et un grand soleil envahissent le ciel au dessus de la voiture. Le weekend s’annonce radieux.
Nous errons un peu dans le centre de Millau sans parvenir à localiser la zone dans laquelle est installé le festival des Templiers. Au bout de quelques tours nous tombons finalement sur un immense chapiteau, dressé au milieu d’un terrain vague à l’ouest de la ville, à proximité du Tarn; il abrite quelques dizaines d’exposants qui organisent majoritairement la promotion de courses en nature. Quelques uns proposent des produits nutritifs dignes de la pharmacopée du Docteur Ferrari. Nous parcourons consciencieusement toutes les allées et recueillons gentiment chacun des prospectus que l’on nous tend. Je suis un peu déçu. J’imaginais ce salon comme le parcours shopping d’une fashion-addict à l’ouverture des soldes londoniennes mais là c’est plus austère : On est là pour courir dans la nature et ça se voit.
Nous récupérons nos dossards, nos puces et nos épingles. Laurent sera le 560 et je serai le 388. Si je pouvais conserver ce classement à l’arrivée de la course je ne regretterai pas mon weekend, il me reste encore toute une nuit pour y rêver. Nous emportons aussi le cadeau de l’organisation, un joli buff kaki que je devrais pouvoir réutiliser s’il me venait l’idée, à quarante-quatre ans, de m’engager dans la légion.
Nous avions réservé des chambres dans un hôtel qui surplombe les gorges du Tarn à Compeyre, au nord de Millau. Sur le papier l’auberge du Rascalat affiche le charme un peu suranné des endroits où l’on vous sert une fricassée de faisan et de cèpes au foie gras suivi d’une blanquette de veau à l’ancienne. L’accueil modérément sympathique du réceptionniste semble en cohérence avec la propreté douteuse de son t-shirt et de son bas de jogging. Nous nous embrouillons à propos du petit déjeuner: faire bouillir de l’eau pour cuire des pâtes lui semble extrêmement compliqué. Une nouvelle déception nous submerge lorsque nous découvrons que la piscine dans laquelle nous espérions nous détendre est remplie d’un mélange d’eau saumâtre et d’algues vertes.
Nous ne nous éternisons pas et repartons immédiatement en voiture à l’assaut du Causse Noir pour découvrir, avant l’heure, ce qui nous attend demain. Depuis le plateau on distingue les lumières Millau qui scintillent dans le crépuscule et, au loin, vers l’ouest, le pont derrière lequel un énorme soleil rouge vient mourir. Ici où là on croise des zombies exténuées qui avancent en titubant à la lumière de leurs lampes frontales. Ce sont les coureurs de l’endurance trail qui terminent le parcours de 110km. Je n’aimerais pas me retrouver, comme eux, seul au milieu du Causse et de la nuit à chercher au fond de moi le dernier soupçon d’énergie qui me permette d’atteindre la ligne d’arrivée.
Nous redescendons pour tenter de dénicher le restaurant dans lequel nous prendrons notre dernier véritable repas. Malheureusement nous ne sommes pas à Paris, et trouver un restaurant ouvert après 21h00 tient du miracle. Nous échouons dans une brasserie de la place Mandarous. La serveuse nous installe sur une petite table à l’écart et nous attendrons des heures avant d’être servis ; nous ne sommes manifestement pas les seuls coureurs à atterrir au Boca Reva. Nous nous consolerons en buvant quelques demis bien frais.
Contre toute attente je passe une excellente nuit. Je me réveille vers 9h00 et rejoins tranquillement Laurent dans la salle de restaurant. Il est désespéré : L’aubergiste n’a pas de lait. Je mélange mes céréales avec un yaourt et les accompagne de quelques tartines de pain, de beurre et de confiture. Ce petit déjeuner ne serait sans doute pas agréé par l’association française des nutritionnistes du sport, mais la steak-frites et les bières de la veille non plus.
Le départ du Marathon des Causses doit être donné à 13h00. cela nous laisse pas mal de temps pour nous préparer et rejoindre Millau. En remplissant mon Camelbak je constate que la pipette fuit abondamment. Je la remplace précipitamment par une tétine que j’avais emportée au cas où je me retrouverais confronté à une telle situation. J’ajoute à mon sac quatre barres de céréales, cinq tubes de gels, une veste imperméable, un t-shirt de rechange, un vêtement chaud et une bande strap. Avant de partir, nous prenons quelques photos devant l’hôtel ; sur celles-ci au moins, nous aurons l’air de vainqueurs.
Après avoir garé la voiture à l’autre bout de la ville, nous retrouvons la tente qui abrite le salon du trail. Nous regardons les concurrents qui arrivent peu à peu sur la zone de départ pendant que nous faisons semblant d’effectuer quelques étirements. Ceux de Laurent sont sans doute plus orthodoxes que les miens, mais je ne suis pas suffisamment concentré pour parvenir à étendre mes muscles. Les autres coureurs m’impressionnent ; ils semblent monstrueusement affutés et je crains que nous ne soyons grotesques. Une jolie brunette qui ne doit pas avoir la moitié de l’âge moyen des gens qui s’agglutinent autour de nous, fend la foule vers la ligne de départ. Avec son short, ses manchons qui couvrent ses mollets comme des bottes et son porte bidon qu’elle exhibe comme une ceinture de révolver, nous décidons de la baptiser Lara Croft. J’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de Fiona Porte, qu’elle est arrivée première chez les femmes et septième au scratch. Pas étonnant que nous ne l’ayons pas revue: elle est partie devant nous et y est restée.
L’heure du départ approche et la pression monte. Les sages et les habitués de l’épreuve irriguent leurs voisins de leurs expériences et de leurs conseils. Ils connaissent le parcours et la région par cœur ; cette course ne sera pour eux qu’une courte formalité. J’essaie de glaner quelques informations utiles, en vain.
Le ciel est dégagé au dessus des Causses, il est treize heures; le cortège s’ébranle à travers les rues de Millau et franchit le pont sur le Tarn. C’est parti.
Nous traversons les faubourgs de Millau et prenons la direction du nord en suivant la rive gauche du Tarn. La route est plate, ça avance vite. Laurent me fait remarquer qu’à près de 12km/h, nous courons bien au dessus de l’allure que nous nous étions promis de suivre. Je me sens bien.
Après le deuxième kilomètre nous bifurquons vers la droite et attaquons, dans un grand champ d’herbes desséchées, notre premier raidillon.
La troupe s’est arrêtée net et progresse en marchant. La pente ne m’effraie pas, j’ai connu pire: Même celle de la rue de Crimée, dans les Buttes Chaumont, me semble plus difficile. Je continue de courir et remonte lentement la file de coureurs. Je sens dans mon dos comme une rumeur de désapprobation. Je comprends vite qu’il vaut mieux, pour éviter l’arrêt respiratoire deux kilomètres plus loin, que je rentre dans le rang.
Dès que la pente s’adoucie, nous recommençons à courir. Nous traversons une jolie oliveraie et atteignons gentiment nos premiers 200m de dénivelé. Après le sixième kilomètre nous glissons doucement vers le petit hameau de Carbassas où de petits groupes de personnes nous encouragent bruyamment.
Nous attaquons ensuite une deuxième côte, plus sévère, qui préfigure ce que nous allons devoir gravir quelques hectomètres plus loin. Les mieux équipés déplient leurs bâtons. Je n’ai que mes cuisses sur lesquelles m’appuyer et, en une centaine de mètres d’ascension, j’ai compris ce que pousser veut dire. Sur le replat nous effectuons une halte technique et naturelle pendant laquelle nous comptons une bonne centaine de concurrents passer devant nous.
Nous suivons une petite route qui nous dépose au niveau de Paulhe, après huit kilomètres et demi, au pied de la première véritable côte. J’appréhendais ce moment. Quand je regardais le profil de la course je m’interrogeais sur ma capacité, non seulement à atteindre le plateau, mais surtout à courir plus de trente kilomètre avec une telle ascension dans les cuisses.
En moins d’un kilomètre, nous avalons plus de trois cent cinquante mètres de dénivelé, sur un sentier étroit, collés les uns derrières les autres. Je monte au rythme de celui qui me précède. Nous nous écartons pour laisser passer une jeune femme qui se hisse vers la tête. Je n’apprécie pas le ton avec lequel elle nous hurle dessus ; j’ai l’impression d’entendre « poussez-vous, grosses merdes molles » ou quelque chose d’approchant. J’ai quelques difficultés à trouver l’espace suffisant pour poser mes deux pieds et me retrouve déséquilibré à son passage.
Je profite de notre faible allure pour attaquer ma première barre énergétique. Bien que nous ne dépassions pas les 16mn/km, mon cœur doit battre à 160. L’hyperventilation induite par un rythme cardiaque important n’est pas vraiment compatible avec l’absorbation de flocons de céréales scellés par du chocolat ; je m’étouffe en aspirant les miettes.
Arrivés sur le plateau, à 840m d’altitude, nous observons une vue superbe sur toute la vallée du Tarn. J’ai oublié de boire mais je profite de la vue pour faire quelques photos.
Nous poursuivons notre route en longeant la falaise sur la portion la plus roulante du parcours. Pendant trois kilomètres je sens pousser mes ailes. Je fonce à plus de 12km/h et je dépasse un à un tous ceux qui entrent dans mon champs de vision. Ils doivent bien rigoler en regardant filer une fusée inconsciente qui grille en vingt minutes toute l’énergie qui lui restait pour terminer la course. Laurent qui possède encore sa raison propose que nous levions le pied. Je ne l’écoute pas et poursuis ma course folle jusqu’au Roc Pointu, à l’aplomb de la Cresse. Nous courrons depuis moins de deux heures et je n’ai bu que quelques gouttes d’eau. Je ne parviens pas à faire fonctionner la nouvelle pipette; j’ai beau aspirer comme un dératé, rien ne vient.
Nous plongeons dans le ravin de Font Auzal, 220m de descente sur un sentier très escarpé. Les cuisses et les genoux commencent à souffrir. Je suis foudroyé par ma première crampe avant le treizième kilomètre. A peine avons-nous atteint le fond, à 574m d’altitude, qu’il nous faut recommencer à grimper au dessus du ravin des Fons. Pendant deux kilomètres j’accumule les crampes. Je ralentis et regarde bondir tous ceux que j’avais doublés sans modestie quelques minutes plus tôt.
Nous progressons de nouveau sur le plateau en suivant alternativement de petits chemins verts assez roulants et de larges routes forestières longues et monotones comme une nationale dans la Beauce. Je ne compte plus les coureurs qui passent devant moi. Je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir autant de monde derrière. Les encouragements de Laurent n’y font rien, les cinq kilomètres qui nous séparent du ravitaillement me paraissent incroyablement longs.
Au vingtième kilomètre, nous atteignons enfin le ravitaillement, après trois heures quinze de course. Une tente blanche a été installée au milieu d’une clairière sur le passage du GR. Je me précipite sur les boissons et absorbe successivement cinq ou six verres de coca. Je dévore aussi quelques pâtes de fruit. Je profite de cet arrêt pour changer de vêtement. Mon T-shirt Salomon Jaune est trempé je l’échange avec un maillot à manche longue Mizuno bleu.
Lorsque nous repartons, nous comptons une vingtaine de minutes d’avance sur la barrière horaire. Nous traversons un joli petit bois couvert d’herbes hautes et fraiches. C’est là que les photographes officiels de la course se sont installés pour réaliser leur œuvre. Je me redresse, bombe le torse et rentre le ventre pour faire bonne figure sur leurs clichés.
Au bout de deux kilomètres, nous arrivons sur une nouvelle extrémité du plateau, plus sauvage, aride et calcaire. Des rapaces planent sur notre gauche. Je pense à des Vautours qui se jetteront sur mon cadavre quand il pourrira au fond d’un ravin.
Les forces que j’ai regagnées pendant le ravitaillement s’épuisent rapidement. Je laisse Laurent partir devant moi lorsque nous entamons notre longue descente vers les gorges de la Dourbie. Une nouvelle crampe me saisit. Je suis fauché en pleine course et tombe dans un virage, entraînant dans ma chute le garçon placé juste derrière moi. Il n’a rien et repart rapidement. Mon genou est en sang. Je me cale contre une souche pour étirer mon muscle et soulager ma douleur. Je regarde, hagard, défiler les concurrents. Je me relève péniblement et reprends lentement ma course. Je ne profite pas suffisamment du paysage sublime qui s’étend devant moi; je regarde mes pieds. C’est pourtant un des plus beaux panoramas du parcours mais il me faut aller jusqu’au bout de ces trois cents mètres de dénivelé négatif.
On sort de la forêt après le vingt-cinquième kilomètre pour aborder la partie « escalade » de l’épreuve. Laurent m’attendait, tranquillement assis sur le bas côté. Il rayonne. Nous serpentons entre les pierres jusqu’au Rocher du Boffi. On distingue l’entrée d’une grotte au dessus de nous. Deux hommes équipés de baudriers nous observent depuis l’entrée. Je me demande si nous devrons nous aussi nous faufiler dans ce qui ressemble à une souricière. Je suis rapidement rassuré, notre chemin s’écarte sur la gauche, vers le nord, et suit sur deux kilomètres un balcon sous la falaise. Nous posons les pieds sur de grandes pierres plates qui doivent se révéler terriblement glissantes lorsqu’elles sont mouillées.
Au vingt-neuvième kilomètre Laurent propose de me laisser courir à mon rythme et de profiter de sa forme pour avancer plus rapidement. Je le regarde contourner le ravin du Monna et disparaitre vers le sud.
J’ai les yeux rivés sur ma montre. La seconde barrière horaire est fixée à 5h45. Le départ a été donné depuis plus de 5h00 et il me reste au moins 4 kilomètres avant d’atteindre le ravitaillement. Je commence à douter de ma capacité à y parvenir. Les encouragements des spectateurs et des organisateurs ne me sont d’aucun secours ; surtout quand certains vous affirment que le point d’eau que vous espérez tant se trouve à moins d’un kilomètre et que vous courrez toujours deux kilomètres plus tard. Mon seul réconfort est que nous suivons un GR relativement large et que je peux dérouler sans soucis.
J’atteins le trente-quatrième kilomètre au crépuscule. Le Buffet a été dressé dans une grange de pierres au milieu d’un minuscule hameau. On y pénètre par une porte étroite. Les gens se bousculent pour entrer. Je me rue sur les pichets de Coca et en bois un bon demi-litre. J’avale goulûment quelques rondelles de saucisson. Avant de repartir, je sollicite une infirmière afin qu’elle pose une bande strap sous mon genou gauche. Elle sort une lame de sa trousse de secours et entreprend de raser ma jambe. Les minutes passent et l’opération se révèle fastidieuse. La pression croît dans la grange, nous approchons de la barrière horaire. Je m’enquiers, auprès d’un organisateur moustachu, de savoir s’il me reste suffisamment de temps pour achever mon soin. Il affirme que je pourrais repartir quoiqu’il arrive. Je presse l’infirmière d’abandonner sa lame et de poser la bande directement sur mes jambes poilues. Les portes se ferment. J’entends derrière moi une bousculade entre les organisateurs et les derniers concurrents, la directrice de course crie. Je comprends qu’il me faut quitter la grange au plus vite si je veux terminer la course. Je remercie mon infirmière, lui retire le reste de bande des mains et l’enroule prestement autour de ma jambe. Je sors par la porte arrière, que l’organisateur moustachu m’a ouverte, contourne le hameau, passe sous les rubans et reprends ma course vers le GR. Dans mon dos, une voix m’interpelle mais je continue pour ne pas me lancer dans une discussion sans fin et expliquer qu’une gentille bénévole procédait au bandage mon genou quand la porte a été refermée.
La nuit est tombée. Je plonge la main au fond de mon sac pour tenter de retrouver ma lampe frontale enfouie sous les vêtements. La puissance de l’éclairage est insuffisante pour apprécier convenablement le relief mais ce premier kilomètre me semble peu escarpé, je ne risque rien. Des lueurs scintillent devant moi et je m’efforce vainement de les rattraper. Je ressens une douleur vive sous mon genou aussitôt que je tente d’accélérer et je les regarde s’enfoncer dans la nuit sans espoir de les rejoindre.
Je suis logiquement le dernier concurrent et je vais devoir affronter seul la longue descente vers Millau. Je quitte le GR pour un chemin étroit sur ma gauche. La bande strap se délite lentement et ne maintient plus mon genou. Je souffre à chaque pas que je fais. J’arrache le reste de bande qui pendait autour de ma jambe en essayant de ne pas hurler quand les poils qui y sont collés disparaissent avec mon épilation barbare.
Quelques centaines de mètres après avoir quitté le GR, je croise un groupe de secouristes qui bavardent sous leur tente. Ils ne prêtent pas attention à moi et malgré mes difficultés, je ne prends pas le risque de m’arrêter à leur poste.
Un couple de coureurs me dépasse. Je suis surpris de voir qu’ils portent encore leurs dossards. Je n’ai doublé personne et je suis le dernier à être parti du ravitaillement. Je suppose qu’ils ont contourné le hameau pour poursuivre la course sans être arrêté par la barrière horaire. D’autres concurrents me doubleront de la même façon tout au long de ma descente. Chaque pas constitue un enfer. Je ramasse un long bâton qui traîne sur ma route. Je longe un ravin et je tremble à l’idée que ma jambe se dérobe sous moi et me fasse basculer dans le vide. Je vérifie sur ma montre la distance qui me sépare de Millau : trois kilomètres. Avec mon genou, mon bâton et à ce rythme, j’en ai au moins pour une heure encore. Je suis résolu à abandonner. Je pense à Laurent qui doit être arrivé, et à Bruno qui rigolera bien de mon échec. Je m’écroulerai au prochain poste de secours, trente-six kilomètres ou peut-être trente-sept, ce n’est pas si mal.
Je ne compte plus les groupes d’attardés qui passent devant moi ; peu importe le temps, peu importe la distance, je veux juste en finir. Je sanglote comme un enfant.
Après une éternité et trente neuf kilomètres, j’atteins les faubourgs de Millau. Une voiture de secours est rangée à l’issue de la piste. Je l’ignore. Il doit rester cinq ou six cents mètres, je saurai supporter encore cela. Une berline remplie de coureurs croise ma route. Je pleure. Ils m’encouragent. Eux ont abandonnés. Leur soutien me procure quelques forces supplémentaires. Je dois encore franchir un pont, serpenter autour du Tarn et me traîner jusqu’à l’arrivée.
Laurent m’attend une centaine de mètres de la ligne. J’avance en titubant et m’effondre aussitôt la ligne franchie. Mes derniers muscles me lâchent définitivement. Je grelote.
On m’évacue rapidement vers le poste de secours.
Je passe une bonne heure allongé sur un lit de camp recouvert d’une couverture le temps de recouvrer un peu de vigueur.
Je termine, en 7h33, 606ème sur 612 concurrents. Laurent, quant à lui termine 393ème en 6h29. Nous étions 740 au départ, cela fait pas mal d’abandon.
Je suis déçu; les sensations étaient bonnes au début mais mon problème d’eau m’a déstabilisé. Malgré la nature, la montagne, les chevreuils et les vautours les descentes ont été un calvaire auquel je ne m’étais pas suffisamment préparé.
Après m’être enfin rhabillé, non sans difficultés – j’étais saisi de crampes terribles à chaque fois que j’essayais d’enfiler mes chaussettes ou de lasser mes chaussures – nous sommes partis à la recherche d’un restaurant susceptible de nous accueillir. Diner à 22h00, un samedi soir à Millau se révèle aussi difficile que la veille. Nous échouons dans un restaurant oriental. Je dévore un tajine au poulet que j’accompagne d’une triste bière en bouteille. Nous saluons quelques clients qui ont participé eux aussi à la course. Ce sont ceux que j’avais croisé quelques heures plus tôt dans une voiture et qui redescendaient du dernier point de ravitaillement.
Contre toute attente, je n’ai pas mieux dormi pendant ma seconde nuit à Millau. L’excitation de la course y est sans doute pour beaucoup. Je dormirai davantage la nuit suivante. Retour à Paris en voiture. Notre prochain objectif est l’Eco-Trail 50km. Le parcours sera moins vallonné, plus roulant et sans doute plus facile…



















