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fragment des Templiers

un bout des Templiers


Nous étions résolus, Laurent et moi, à nous attaquer à la course des Templiers quelques jours à peine après être revenus du Marathon des Causses. Je n’ai pas attendu le deuxième jour des inscriptions pour m’engager sur une épreuve qui dépassait très largement mes aptitudes en endurance, mais les austères sentiers des Causses nous avaient marqués pour la vie et courir à Millau en 2011 était devenu une évidence.

J’ai couru le marathon du Mont-Blanc en juin et le plaisir que j’y ai pris m’a donné une grande confiance quant à ma capacité à affronter un dénivelé et un kilométrage important. Je disposais de tout un été pour être en mesure de courir, en montagne, trente kilomètres au-delà du marathon. Cela me semblait parfaitement jouable.
J’ai couru cet été autour de la Grave, dans la Garfagnagna et les Alpes Apuanes et je suis retourné à Chamonix fin août. Début septembre il me restait un peu plus d’un mois pour affiner mon entraînement. J’avais un programme de longues sorties en  nature  et en VTT tout autour de Paris mais je ne m’y suis pas tenu. Laurent, qui devait plonger avec moi dans cette aventure y a renoncé au début de l’été. Un tournage en Papouasie pendant le mois de novembre lui interdisait de se préparer et de se lancer dans une telle course. J’ai vécu cette annonce difficilement. J’avais bien sûr promis à Thibaut que nous courrions  ensemble. C’est lui qui m’avait convaincu, lors d’un séjour au ski, de me mettre à la course à pied et grâce à qui j’avais triomphé de ma première compétition; mais Thibaut n’a besoin de personne pour terminer les courses les plus dures et je craignais d’être un poids pour lui. Il serait l’exemple, celui qui court devant, qui fixerait l’objectif et nous essaierions de le suivre. Laurent c’était différent. Nous partagions un niveau identique et la même expérience : les Causses, l’Eco-Trail et le Mont-Blanc. Je savais que, quoiqu’il arrive, nous serions côte à côte jusqu’au bout. J’en ai parlé à Julien, mais il n’a jamais répondu. J’ai pensé à Frédéric mais il revenait de son Marathon à Berlin et il n’était pas tout à fait prêt pour une telle distance. J’ai voulu convaincre François de reprendre le flambeau et ce fardeau, mais, après avoir longuement hésité, il a préféré ne pas se perdre dans un défi auquel il ne s’était pas suffisamment préparé. J’aurais bien voulu que Bruno courre avec moi. Bien qu’il s’en défende je suis sûr qu’il aimerait ce genre de chose et qu’il ferait un excellent coureur de fond. On pourrait fonder une Dream Team. Je n’ai finalement trouvé personne qui puisse  prendre la place de Laurent.
Je me suis dissipé. J’ai participé à des épreuves de demi-fond, la QBRC et le Paris Versailles et je suis tombé malade. J’ai enchaîné pendant trois semaines différents stades d’états fébriles, grippe, angine et j’ai arrêté de courir. Habituellement je supporte difficilement de laisser passer plus de deux jours sans chausser mes runnings. Là les jours défilaient pendant lesquels je ne ressentais plus rien, aucune envie, aucun frisson. Une rupture.
J’ai annoncé à Thibaut que je l’accompagnerai pour faire des photographies et lui servir d’assistance mais qu’il était impossible que je courre moi même.
J’ai retrouvé quelques forces trois jours avant de partir pour Millau; j’ai mis mes bâtons et mes chaussures dans un grand sac et j’ai pris le train.
 

Trans Millau Express

J’ai retrouvé Thibaut à la gare de Lyon. J’avais aussi donné rendez-vous à Olivier qui avait gagné récemment un dossard  et que je ne voulais pas laisser seul dans ce challenge vertigineux.
Nous avons confortablement voyagé en première jusqu’à Millau détaillant jusqu’à l’infini notre plan de course du lendemain. J’avais développé un tableau de bord dans lequel j’indiquais les temps de passage probable sur chaque point haut ou bas du parcours, en intégrant la distance, la pente, ma vitesse de base et le déclin potentiel lié à la fatigue. Mes estimations les plus objectives donnaient 11:30. Thibaut trouvait que ce timing manquait d’ambition et que nous devrions plutôt nous fixer un objectif de 10:00. Olivier, plus réaliste, comptait simplement se caler sur les barrières horaires pour terminer sa course. Je contestais qu’en se fixant sur les barrières horaires, on prend le risque d’être hors limite si un incident survient. Je le reconnais, il est plus aisé de discuter de tout cela confortablement installé dans un fauteuil que lorsqu’on se retrouve confronté à la dure réalité du terrain.
En gare de Montpellier, Thibaut  à pris le volant d’une Opel Zafira que j’avais réservé chez Avis depuis trois mois et nous avons roulé vers Millau.
Nous avons quitté l’autoroute avant d’atteindre le pont; quelques kilomètres plus tard, Thibaut et Olivier découvraient le profil du Causse Noir et à 16:00 nous étions sur le site des Templiers pour récupérer nos dossards. Nous avons fait un tour dans le salon du trail mais je n’ai rien trouvé qui satisfasse ma frénésie consumériste. Le cadeau offert par les organisateurs m’a déçu, on nous distribuait une fois encore, le buff que nous avions reçu l’année dernière.

dossard 616

Nous avons laissé Olivier à son hôtel, sur les hauteurs de Millau et nous avons rejoint le notre. L’Hotel des Causses est situé en centre ville; il est en cours de restauration par un couple de néo-propriétaires tout à fait sympathique. Nos cellules étaient spartiates mais suffisaient largement à notre programme.
J’ai épinglé mon dossard à mon joli T-shirt finisher du marathon du Mont-Blanc, préparé et vérifié trous fois mon sac de course, étalé avec ordre mes vêtements sur le minuscule bureau. J’ai hésité un moment sur la quantité de gels et de barres de céréales à emporter dans mon sac. J’ai finalement opté pour trois gels et trois barres de céréales dont deux salées. Consommer davantage de gels pourrait me poser des problèmes gastriques et pour le reste, je pourrai toujours, si besoin, compléter mon panier pique-nique lors des ravitaillements. Je fourre la caméra dans une des poches. Ce n’est pas une décision raisonnable : c’est lourd et gérer deux objectifs (terminer une course et faire un film) créé un handicap supplémentaire.
Après quelques minutes de tourments quant à l’utilisation de la caméra en course, je suis descendu dîner avec Thibaut dans le restaurant de l’hôtel.
Nous étions entourés, ce n’est pas un hasard, d’une petite dizaine d’autres coureurs pour lesquels nos hôtes avaient composé un succulent menu spécial trail.
Une assiette de pâte et une gaufre au chocolat plus tard, j’étais dans mon lit.
Il était 22:00 et je pouvais espérer dormir au moins 6:00 avant mon réveil.
Longtemps je me suis couché de bonne heure…
…Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait…

J’ai presque pu compter le nombre de fois pendant lequel j’ai tourné dans mon lit sans trouver le sommeil. J’ai allumé la lumière, examiné le parcours sur l’Ipad que j’avais mis dans mes bagages, fait et refait mon plan de course, parfait les réglages de la caméra GoPro avec laquelle j’envisageais de filmer les éclats de notre « randonnée ».  Mes yeux se sont clos vers 1:30; il était temps.
Quand le trio pour piano et cordes en mi bémol majeur de Schubert a retentit dans la pièce, je savais que la nuit s’achevait, qu’il était quatre heures du matin et que dans une heure à peine, je serais sur la ligne de départ. L’hôtelière nous avait prévenus : aucun petit  déjeuner ne serait servi aussi tôt ce matin. J’avais pris, vendredi soir, la précaution de confectionner un Gâteau Energie. Je l’avais laissé brûler dans le four et je me retrouvais là, dans ma chambre à mâcher un mélange au charbon et aux fruits rouges. J’avais dormi trois heures et demie, je sentais que la fièvre des jours précédents n’avait pas complètement disparu, je n’avais rien à manger. J’ai dissout deux comprimés d’aspirine dans un verre d’eau, je me suis habillé, badigeonné de crème anti-frottements NOK et j’ai rejoint Thibaut dans la voiture.

Uniforme

Nous avions eu, la veille, un débat sur nos tenues : short ou corsaire ? Après une longue conversation sur le temps, le froid et la fatigue nous avons tous les deux choisis le port du short. De toute façon, à moins qu’il ne fasse moins quinze, je ne me sépare jamais de mon short Salomon avec un cuissard intégré. Il combine à la fois la légèreté, la fluidité et les propriétés déperlantes d’un short et la sensation de compression des cuisses que j’apprécie infiniment sur les courses longues. Je n’ai pas été saisi par le froid en mettant mon nez dehors ; j’avais fait le bon choix.
Nous sommes passés prendre Olivier à son hôtel. Comme il jouxtait le bowling de Millau, nous avons pris deux gars en auto-stop. Ils puaient l’alcool et rentraient se coucher chez eux, en centre ville. Ils n’imaginaient pas qu’on puisse courir pendant plus de dix heures sur les Causses. Deux mondes se rencontraient ; ça n’a pas duré. Nous les avons déposés avant qu’ils ne nous vomissent dessus et avons filé vers la zone de départ. A cette heure, le parking le plus proche de la ligne était encore accessible. A cinq heures nous étions garés et prêts à en découdre.
Les premiers concurrents commençaient à affluer vers les sas encore déserts. Nous allions nous placer dans le troisième sas quand un organisateur nous a informés que nos dossards (respectivement 251, 316, 716) permettaient d’accéder au second sas. Nous ne voulions pas nous retrouver à la toute fin du peloton et là, nous allions partir à quelques mètres des élites. A attendre pendant plus d’une heure sur une route balayée par le vent, je commençais à prendre froid. J’ai revêtu un maillot thermique moulant (avec lequel je pourrai tout aussi bien me lancer dans la plongée sous-marine dans l’Artique) sous mon T-shirt, ajouté une deuxième couche et enfilé une veste imperméable. J’ai retiré ma veste quelques minutes avant le départ et j’ai gardé le reste pour conserver un peu de chaleur pendant les tous premiers kilomètres.

Anemo

Quand les sas furent bondés et que la pression du départ est devenue palpable, la sono a craché son hymne. On ne me compte pas parmi les grands fans d’Euro-dance et de chants crypto-grégoriens à la sauce technoïde. J’ai doucement sourit du silence religieux qui s’est répandu lorsque le cruel Ameno d’Era a retentit.
Le speaker a lancé le décompte,  des feux rouges ont jailli devant nous jusqu’à l’horizon et nous sommes partis. 
6:17 à ma montre 

A peine ai-je franchi  la ligne de départ, qu’une puissante émotion me submerge. Un sentiment profond de bonheur et de puissance m’accompagne pendant les quatre cents premiers mètres. Les larmes me viennent aux yeux. Même cette musique pathétique raisonne différemment à mes oreilles. Je suis sur un nuage au milieu de ces torches qui inondent la route d’un halo rouge féérique.
La musique s’estompe à mesure que nous avançons ; on n’entend plus que le souffle des coureurs , le bruit de leurs semelles qui frappent le bitume et il n’y a plus que la lumière de nos  frontales pour nous éclairer dans la nuit.
Je suis parti trop vite. Entraîné par le flot des coureurs du premier sas, je dépasse 11km/h sur les deux premiers kilomètres. Je m’aperçois que j’ai laissé Olivier et Thibaut derrière moi. Je ralentis et laisse des centaines de coureurs passer devant moi. J’en profite pour ranger dans mon sac la caméra, avec laquelle j’ai filmé le départ. Au bout de deux ou trois minutes qui me paraissent interminables, je distingue  Thibaut qui court sur la droite de la chaussée sous les 10km/h. Contrairement à moi, il a suivi le plan. Olivier est resté loin derrière et préfère courir plus lentement. Nous trottons tranquillement jusqu’à notre première étape, sans nous rendre vraiment compte de la pente ascendante sur laquelle nous sommes. Nous atteignons Carbassas  au bout de vingt minutes, tournons vers l’est et entamons notre première ascension autour du 5 ème kilomètre.  Je suis émerveillé par le long ruban de lucioles qui serpentent dans la montagne.  J’appréhendais de partir avant l’aube et de courir dans  l’obscurité mais je dois reconnaitre que cela confère un aspect magique aux premières heures de la course.  Elles me resteront sans doute très longtemps en mémoire. Nous grimpons sur le Causse. Comme prévu, la pente est sévère, l’allure diminue et nous progressons en marchant. Tout va bien: je ne crains pas trop les côtes et nous n’en sommes encore qu’au tout début. On entend fuser les blagues habituelles : ” ils n’ont pas installé d’ascenseur ? Il est où l ‘Escalator ?”, ambiance !

Après 300md+ d’ascension un type me plante son bâton dans ma Supernova Riot et me fait trébucher. Je sens mon genou qui veille légèrement. Je m’écarte sur le bord de la piste pour effectuer un bref état des lieux. Rien de grave mais j’ai l’impression que cela a réveillé une très ancienne tendinite. Je repars rapidement mais j’ai de nouveau perdu Thibaut qui a continué à monter sans m’attendre. Ce n’est pas trop grave, il me reste encore 66 kilomètres pour le rattraper. 
Après une ascension d’un peu plus de 400md+, j’arrive enfin sur le plateau, à 820m d’altitude. La course a été lancée depuis 52 mn. Nous nous dirigeons en direction de l’est sur un large chemin au milieu des arbres. Je n’en vois pas davantage. Éclairé par ma lampe frontale et celles de ceux qui courent autour de moi, j’éprouve quelques difficultés à distinguer la nature exacte de notre environnement. 
Je cours de nouveau à belle allure et enchaîne des portions de plat très roulantes et des pentes douces sur lesquelles, quelque soit le sens, je continue à courir. 
Vers le 10 ème kilomètre, au niveau de Paulhe, je profite de l’aube pour éteindre ma lampe et la glisser dans ma poche. Je suis en nage. Je retire aussi la seconde couche que j’avais conservé sur moi pendent toute ma grimpette.
Mon t-shirt est trempé et il fait encore assez froid. J’hésite à changer de maillot, celui que j’ai pris en rechange ne devrait servir qu’en cas de pluie ou après que j’aie dépassé le 50 ème kilomètre. Je grelotte lorsque nous sortons de la forêt et que le parcours s’ouvre sur une steppe balayée par le vent. Pour ne rien arranger, je perds mon dossard. Les épingles à nourrice ont dû s’ouvrir et je dois revenir sur mes pas pour le récupérer. Je gaspille quelques précieuses minutes à tenter de le fixer avec une épingle qui y était restée accrochée. Je ressors ma caméra, tente de filmer quelques images et m’arrête de nouveau deux kilomètres plus loin pour m’en débarrasser. 
Nous longeons un centre équestre. Je pense qu’il s’agit de la Rouvière, le point à partir duquel débute la descente vers Peyreleau. Ça ne correspond pas tout à fait aux indications de mon GPS qui n’affiche qu’une distance cumulée de 17km.    J’interroge peu après un groupe de spectateurs qui nous encouragent devant une jolie ferme restaurée. Ils confirment les indications de ma montre: Je me trouve au niveau du lieu-dit Puech Margue, à 18km, du départ.

Run the Plateau

J’atteins finalement la Rouvière vers 9h20 et 23km au compteur; ça fait trois kilomètres de  plus que ce que j’avais en tête, et depuis un quart d’heure je m’interroge sur ma position; ce n’est pas bon signe. Il me reste tout de même plus de 50 kilomètres à parcourir et je ferai mieux de ne pas trop penser à chacun d’entre eux.
Je ressors la caméra de mon sac et la fixe sur ma tête à l’aide d’une sangle élastique. On dirait une grosse lampe frontale. La première descente commence là. C’est un sentier en monotrace  qui plonge doucement vers Peyreleau en suivant une jolie combe en face de laquelle on observe le Pic de Montaigu. En moins de vingt minutes, je passe de 750m à 400m d’altitude. Les bâtons que je tiens à la main me gênent quelque peu. Je les avais sortis pour affronter une bosse vers le 15 ème kilomètre et je n’ai jamais pris le temps de les replier depuis. 

Ravito-Peyreleau


 
A 9h45, après 3h30 de course, j’atteins enfin la première étape à Peyreleau.  Un ravitaillement sans histoire et sans cœur. Je bois deux ou trois vers de coca que j’accompagne d’une banane et d’une barre de céréale. Je remplis mes bidons avec de l’eau qu’un bénévole puise à l’aide d’une carafe dans une vaste poubelle. Je suis déçu par le côté distant de l’accueil et de l’ambiance qui règne autour des tables.  Je passe un coup de fil à Thibaut pour savoir où il en est. Il me précède de 15mn. Je ne m’attarde pas et me lance à sa poursuite. Je croise, en sortant du village, un petit groupe de jolies filles déguisées en stroumpfettes; c’est tellement plus sympa que tous ces gars qui, comme moi, cours avec leur sac sur le dos et leurs drôles de chaussettes…
J’attaque ensuite la deuxième difficulté du parcours : 450md+ de côte. Je dois grimper sur la corniche du Causse Noir.  Je ne suis pas le seul , ça avance lentement. J’en profite pour téléphoner à Olivier. Il arrive au ravitaillement. Au bout de 100md+ je me retrouve enfermé dans un énorme embouteillage. Nous sommes à l’arrêt. Assis sur une souche, je récupère. On parle du match, de la finale qui se déroule au même moment en Nouvelle Zélande. Nous sommes en terres de rugby ; les gars autour de moi ont l’accent qui chante ; les informations circulent : les blacks mènent 7à 0. Ça repart lentement. Certains commencent à s’inquiéter pour la prochaine barrière horaire. Nous atteignons un belvédère qui surplombe toute la vallée. Je sors mon Iphone et prends une photo. La caméra est dans mon sac, elle y restera jusqu’à la fin de la course. D’autres coureurs font la même chose que moi, certains prennent la pause devant l’objectif de leur pote ; la vue est superbe.

sous le Champignon

Cent mètres plus haut nous atteignons le champignon préhistorique et le 29ème kilomètre.  J’avance depuis 4h30 et je me sens physiquement assez bien. Depuis que j’utilise des Leki de Nordic Walking pour m’assister dans les pentes les plus raides, ça passe beaucoup mieux. Les têtes de séries en ont aussi et on peut difficilement les soupçonner d’être des randonneurs. Arrivé sur le plateau Je ne prends pas le temps de me couvrir et repars sans attendre en direction du sud est.
Aux environs du 30 ème kilomètre, des secouristes sont collés à leur transistor. Je leur demande le score ;  8 à 0 mais les français sont à douze mètres de la ligne des blacks.  Je n’ai pas couru cinq cent mètres quand j’entends le klaxon de leur véhicule de secours accompagné d’une clameur qui se répand dans la forêt. Je regarde mes compagnons de route, on est d’accord : « essai français !». Trois minutes plus tard, nouveau coup de klaxon et nouvel clameur : « transformation !»
Je jette un œil à ma montre : 11h10, presque cinq heures de course.  J’ai froid et faim. Je n’ai avalé, depuis le départ, qu’un gel, un quart de barre aux céréales et une banane. La douleur que j’avais ressentie à mon genou droit dans la première côte, s’accentue. Ça ne s’arrange pas, lorsque nous amorçons une légère descente au 32 ème kilomètre.
J’atteins Saint André de Vézines, 36 ème  kilomètre, en 6h03. J’ai une vingtaine de minutes d’avance sur la barrière horaire. J’entre dans la cour d’un petit bâtiment. C’est un peu le bordel. Les boissons et la nourriture sont servis autour de hauts comptoirs installés sous un préau. Je cherche désespérément quelque chose de salé à avaler. Les pâtes de fruits qui sont exposées sur les buffets ne m’attirent pas beaucoup. A partir d’un certain temps de course le goût du sucre disparait. C’est un des effets de l’ultra : il faut savoir aller par delà le sucre et le mal. Je me jette comme un affamé sur une assiette de fromage, engloutie une banane entière et bois un verre de thé sucré brulant. Comme à l’étape précédente, je ne suis pas emballé par l’ambiance qui règne ici. C’est un peu déshumanisé. J’appelle Thibaut, il est à cinq ou six kilomètres du troisième ravitaillement. L’écart est creusé. Je ne le rattraperai plus. Et puis cette douleur aiguë qui ne me quitte plus ne préfigure rien de bon. Je ne parviens pas à me relancer immédiatement. Je marche jusqu’à la sortie du village. On nous oriente vers l’ouest et le GR 62. Nous plongeons vers le ravin de L’Adrech. Chaque pas est insupportable, je ne peux absolument plus courir. Je suis au ralenti. J’appelle Olivier et je m’étonne qu’il ne m’ait pas encore rattraper. Il entre tout juste dans Saint-André de Vézines. Je lui annonce qu’il me rejoindra sans doute bientôt car je suis HS. J’hésite à retourner jusqu’au point de secours et à jeter l’éponge. Le téléphone sonne. C’est Stéphane. Il me rassure en me racontant qu’il a terminé, il y a quelques années, les Templiers en marchant du 37ème kilomètre à la fin de la course. Il me conseille d’avancer et de courir dans les portions les plus roulantes. J’ai à peine raccroché lorsque Olivier me rejoint. Je lui détaille la nature de mes ennuis; lui m’explique qu’il souffre beaucoup dans les côtes. Son arrivée me redonne un peu de courage et je reprends ma course.
A 13h00, nous tournons vers le sud. Nous commençons notre 41ème kilomètre et il nous en reste moins de dix jusqu’à l’étape suivante. Nous disposons de plus de 2h20 pour y parvenir. C’est jouable.
Au 42ème kilomètre un photographe nous immortalise dans les rochers de Roques Altès. Nous débouchons sur la corniche du Rajol. Le panorama est sublime. Des vautours planent au dessus de nos têtes. Ceux qui cheminent à notre proximité n’ont pas l’air beaucoup plus en forme que nous; les rapaces attendent leur diner.
Au 45ème kilomètre, Olivier à mes cotés, j’attaque la première partie de la descente vers la Rocque-Sainte-Marguerite. Le sentier est extrêmement escarpé. C’est une torture pour mon genou. Je ne parviens plus à le plier ce qui est loin d’être pratique pour descendre dans une pente à plus de 15%. Je reprends ma course sur un replat entre le 47ème et le 48ème kilomètre. Je laisse Olivier derrière moi. Je sens que je suis surhumain. je double quelques coureurs qui trainaient devant moi; un miracle. Cela ne dure pas. C’était mon chant du cygne. Les 150 derniers mètres de dénivelé vers la Rocque constituent un véritable calvaire. Olivier repasse devant moi et s’envole vers la prochaine étape. J’espère le rattraper dans la côte suivante mais là, je suis accroché à mes cailloux. Je franchie la Dourbie à 14h40. Selon le timing fournit par l’organisation, il nous reste 40mn pour faire les 2km qui nous séparent de la barrière horaire de Pierrefiche. Ca grimpe dure mais c’est parfaitement jouable. J’interroge un homme qui progresse difficilement devant moi. Son GPS indique, comme le mien 49.6km; nous sommes, en toute logique, tout près du but. Il vient de Lille et s’entraine sur des terrils; rien à voir avec ce qu’il affronte ici.
Je ne lâche rien. Les minutes défilent et on progresse toujours au milieu de la pampa. Une forêt qui n’en finit pas et aucun ravitaillement en vue. Je rejoins Olivier cinq minutes avant le mur horaire; il est aussi désemparé que le lillois et moi.
Nous atteignons le plateau du Larzac, là où, théoriquement, aurait dû se trouver le point de ravitaillement, à 15h30. Je suis abattu. La course est finie pour nous. Malgré nos ultimes efforts, nous ne serons pas dans les temps. La pluie commence à tomber et je suis saisi par le froid. Ma déception me cloue au sol; je ne peux plus avancer. J’appelle Laurent qui avait laissé un SMS sur mon téléphone. Je lui annonce mon échec sur sa boite vocale.
Il nous faudra encore faire 2 kilomètres pour rejoindre Pierrefiche du Larzac. L’étape est en cours de démontage. Il n’y a plus rien à manger ni à boire. On nous reprend froidement nos dossards.
Voilà, ça c’est terminé comme ça.

Quelques coureurs hagards ont le nez plongé sur leur GPS et sur leur chronomètre. Comme moi, ils ne comprennent probablement pas pourquoi ils se sont trompés de plus de deux kilomètres. Un type au bord de l’hypothermie sous sa couverture de survie. Il ne porte qu’un t-shirt à manche longue et n’a emporté avec lui ni seconde couche ni vêtement imperméable parce qu’il pensait sincèrement qu’il n’aurait pas besoin de s’arrêter ! Je n’ose imaginer ce qu’il serait advenu de lui s’il était retenu seul au milieu du parcours après que la nuit soit tombée quelque part entre Pierrefiche et l’arrivée…
J’enfile le rechange que j’avais conservé précieusement dans mon sac afin d’aborder au sec la dernière partie du parcours. Au moins je n’aurai pas froid dans la navette qui me ramènera à Millau.

Il y avait peut-être moyen de terminer et de franchir la barrière de la ferme du Cade si la descente vers le Monna était, comme on me la dit, plus roulante que celle que je venais de terminer, mais je ne le saurai pas; pas cette année. Je suis déçu. Déçu de ne pas avoir pris suffisamment de marge sur la barrière horaire et déçu que sur une telle course on ne puisse s’appuyer sur une mesure fiable du kilométrage par les organisateurs.

Grosse déception en atteignant, en navette, le site d’arrivée pour accueillir et féliciter Thibaut qui me précédait de quelques kilomètres dans cette course. Tous ces finishers avec leurs grosses médailles et les magnifiques maillots bleu-nuit Adidas; j’avais une grosse boule dans la gorge de m’être arrêté, contraint et forcé, 23km plus tôt.
Je ne sais pas si ce décalage entre les temps et les distances des barrières horaires annoncées et ceux qui furent réellement constatés correspond à une volonté délibéré ou à une certaine approximation dans les mesures. Je me suis fait avoir cette fois-ci mais je reconnais que cet écart n’est, au final, pas si important et que je dois mon échec à ma méforme plus qu’à un défaut d’organisation. On est juste très agacé quand on se retrouve hors limite de 3 minutes…
 
Sur le site de départ, un immense chapiteau d’au moins 1000m2 était dressé pour accueillir les participants et leur offrir un copieux repas. Au menu Aligot-saucisse, salade et soupe de légume. Je dévore tout ce qu’il y a sur mon plateau. Je ne touche pas aux bouteilles de vin cinq étoiles disposées sur les tables. Je ne suis pas certain de l’effet d’une telle piquette sur l’organisme.

Thibaut a bouclé l’intégralité du parcours en 12h11. Il était épuisé. Nous aussi d’ailleurs.
Nous sommes rentrés sans attendre à nos hôtels et nous nous sommes couchés sans prendre le temps de célébrer la victoire de Thibaut sur le temps et sur lui même. Je n’ai pas non plus savourer la bière dont j’avais rêvé depuis une semaine, je n’avais plus la tête à ça.

Ceux qui ne courent pas ne comprendront pas ma déception. “Plus de 50km et 2000m de dénivelé, c’est énorme !” diront-ils; “courir pendant plus de neuf heures aussi. Cela constitue, en soit, déjà une énorme performance.”… Pierrefiche de Larzac n’était pas mon objectif. J’espérais aller bien au delà et je pensais sincèrement m’être suffisamment préparé à cela. 50km ce n’est rien; 75km aussi. L’épreuve, ce n’est pas la course; c’est tout ce qui précède. Les heures d’entraînement, de fractionnés et de côtes qu’il a fallu avaler avant de m’aligner sur les Templiers. La course c’est une récompense. J’ai, en fait, le sentiment d’avoir été privé de dessert.

Nous avons quitté Millau sous la pluie le lendemain matin. Personne ne voulait prendre le volant mais comme Thibaut avait conduit à l’aller, j’ai fait le retour.

Welcome to Millau

Je reviendrai à Millau.
J’ai beaucoup apprécié l’ambiance du départ et j’ai ressenti un gros frisson en passant entre la haie torches qui illuminaient la cohorte. j’ai trouvé certains passages somptueux et je regrette de ne pas les avoir tous découverts.
Je reviendrai l’an prochain terminer la Grande Course des Templiers.

accès à la trace des Templiers avortés

Film officiel de la course : première partie
La Grande Course des Templiers 2011, par VO2 Running Live

le Causse Noir

Marathon des Causses

récit du Marathon des Causses 2010

le Causse Noir

Ça ne faisait pas trois mois que j’avais commencé à courir quand je me suis inscrit pour le Marathon des Causses.

J’ai dû mal à expliquer comment m’est venue l’idée de me fixer un tel objectif avec aussi peu d’expérience. J’ai bien quelques insatisfactions dans ma vie : un boulot pas si passionnant que ça, une fille en pleine crise d’adolescence et un couloir à repeindre, mais cela ne justifie pas que l’on se jette du haut d’une falaise ni que l’on avale une boite de tranquillisant.

Je n’ai pas consulté de psychanalyste depuis, on s’en tiendra donc à un stupide élan de vanité masculine ; une tentative désespérée d’accomplir un exploit pour laisser à la postérité une trace dérisoire de mon passage sur terre. Prendre le risque de mourir pour prouver qu’on a été vivant ce n’est pas le dernier de mes paradoxes.

 

Un des principaux problèmes posés par un objectif ambitieux, c’est que, pour ne pas prendre le risque d’être complètement ridicule, on doit s’atteler à un programme d’entraînement conséquent; Or des forces contraires s’exercent sur vous et vous poussent à rester une heure de plus au lit ou à accepter le verre de prune que vous tend un pote pour conclure un diner déjà trop arrosé. A chaque fois que le doute s’installe ou que la motivation décroit (courir sous la pluie ou chausser une paire de running au réveil d’une nuit imparfaite, c’est très moyennement sympa), j’imaginais les remarques sarcastiques que Bruno me ferait supporter en cas d’abandon. J’ai été trop peu discret pour pouvoir échouer dignement.

 

J’avais un été pour courir alors j’ai couru. Autour des Buttes Chaumont d’abord, parce que c’est un des rares parcs de Paris qui dispose d’un dénivelé honnête, parce que c’est tout à côté de la maison et parce que, franchement, lorsque j’observe, à chaque tour du parc, les clients endimanchés du Rosa Bonheur enfermés dans leur enclos, je rêve de les y rejoindre et de siroter une grande bière bien fraiche avec eux ; le long du canal de l’Ourcq, ensuite ; et puis dans les Deux-Sèvres où j’ai l’habitude de passer quelques jours au printemps et en été. Malgré un joli paysage de bocage assez vallonné, ce n’est pas un coin parfaitement adapté à la pratique du trail: les champs et les bois sont majoritairement clos et les chemins privés aboutissent à des culs de sac. J’ai fini par découvrir quelques itinéraires agréables et cela constitue sans doute l’un des attraits du trail: tracer des routes.

 

A l’occasion d’un weekend en Suisse alémanique au mois d’Août j’ai effectué ma première véritable course en montagne. Je suis parti un matin du centre de Wengen et j’ai grimpé jusqu’au pied de l’Eiger. Il a plu pendant toute l’ascension; un parcours de 10km pendant lequel j’ai croisé Suzana, une jeune femme d’Interlaken, qui s’entrainait pour le «Jungfrau Marathon». Elle m’a accompagné jusqu’au sommet. J’étais loin d’être certain d’atteindre le bout de cette espèce de kilomètre vertical; Bruno et Anne ont pas mal insisté pour que, comme eux, les enfants et tous les touristes japonais et indiens, je les accompagne là haut en train. Ils ne se sont sans doute pas rendus compte combien ce petit succès sur la montagne a compté pour moi.

J’ai enchaîné en allant courir en Toscane à travers les sentiers vallonnés des forêts et des monts du Chianti. Je garde de ces ballades au milieu des cyprès, des vignes et des oliviers, un souvenir merveilleux. Depuis, lorsque je cours, j’associe toujours des parfums à mes parcours, comme en forêt de Fontainebleau où j’adore retrouver cette odeur de bruyère et de lavande qui enveloppe tout le massif.

Tous ces trails estivaux m’ont permis d’expérimenter mon équipement et mon alimentation. Pour transporter mon matériel et mon eau, j’ai choisi un petit sac à dos Salomon de dix litres. Les sangles sont un peu étroites mais cela ne devrait pas me poser de problèmes de confort sur des distances dites moyennes ; et puis la poche à eau de deux litres s’est révélée plutôt pratique même si j’ai compris tardivement comment éviter les bulles d’air et le bruit insupportable de l’eau qui se balance dans mon dos. J’ai bien entendu fait l’acquisition de S-Lab 3 XT Wings. En l’absence de toute référence, j’ai succombé à la puissance marketing de Salomon. Il m’est difficile de formuler une opinion objective puisque ce sont mes premières chaussures de trail; Je trouve cependant qu’en dépit d’une excellente accroche, le maintien reste léger et que cela peut constituer un danger, en fin de course, lorsque la fatigue diminue l’attention que l’on porte aux imperfections des sentiers. Pour finir, j’ai pris l’habitude, lorsque j’envisage de courir plus de deux heures, d’assortir mes mollets de manchons de compression BV-Sport et mes cuisses de Quads CompresSport; ça ne sert probablement à rien mais, avec ça au moins, j’ai l’air d’un trailer.

J’ai aussi testé toute sorte de gels, de barres énergétiques et de boissons isotoniques ; Je n’ai pas réussi à former une religion à ce sujet, j’ai donc supposé que les produits Isostar vendus chez Décathlon devraient convenir à mes modestes besoins.

Food & Drugs

A la fin de l’été j’ai alterné des entrainements à bloc en compagnie de Fred, François, Simon et Sylvain sur une boucle de 12km entre le canal de l’Ourcq et la porte des Lilas, avec de longues vingt kilomètres de Paris, sur lesquels j’ai réalisé un temps de 1h38, moins de quinze jours avant mon Marathon. Je pense avoir commis là une grosse erreur. J’ai sans doute exagéré la charge de mon entraînement, accumulé la fatigue et me suis finalement blessé en recommençant à courir dès le lendemain de ma course parisienne.

J’ai passé les jours suivants à espérer que l’élongation dont je souffrais, se résorberait avant notre départ pour Millau. Je me préparais aussi à l’idée de rester derrière la ligne et de rejoindre Laurent sur les ravitaillements pour l’encourager dans sa course…

Laurent m’attend au sommet du boulevard Magenta. A l’aube, les environs de Barbès ne sont pas encore devenus une ruche autour de laquelle s’active une foule grouillante; Je n’ai aucun mal à les retrouver, son sac de voyage et lui. Il embarque et nous fuyons par la porte la plus proche. Périphérique, A6b, A10… Quand on quitte Paris le vendredi matin en direction de la province, la probabilité de se retrouver enfermé dans un embouteillage monstrueux reste faible. L’autoroute est déserte et nous naviguons rapidement vers le sud. Après plus de cinq cents kilomètres de route, nous nous arrêtons au sud de Saint-Flour sur l’aire de services de la Lozère afin de nous restaurer. Nous atteignons Millau deux heures plus tard. Depuis que nous avons dépassé Clermont, un joli camaïeu de bleu et un grand soleil envahissent le ciel au dessus de la voiture. Le weekend s’annonce radieux.

Nous errons un peu dans le centre de Millau sans parvenir à localiser la zone dans laquelle est installé le festival des Templiers. Au bout de quelques tours nous tombons finalement sur un immense chapiteau, dressé au milieu d’un terrain vague à l’ouest de la ville, à proximité du Tarn; il abrite quelques dizaines d’exposants qui organisent majoritairement la promotion de courses en nature. Quelques uns proposent des produits nutritifs dignes de la pharmacopée du Docteur Ferrari. Nous parcourons consciencieusement toutes les allées et recueillons gentiment chacun des prospectus que l’on nous tend. Je suis un peu déçu. J’imaginais ce salon comme le parcours shopping d’une fashion-addict à l’ouverture des soldes londoniennes mais là c’est plus austère : On est là pour courir dans la nature et ça se voit.

Nous récupérons nos dossards, nos puces et nos épingles. Laurent sera le 560 et je serai le 388. Si je pouvais conserver ce classement à l’arrivée de la course je ne regretterai pas mon weekend, il me reste encore toute une nuit pour y rêver. Nous emportons aussi le cadeau de l’organisation, un joli buff kaki que je devrais pouvoir réutiliser s’il me venait l’idée, à quarante-quatre ans, de m’engager dans la légion.

Nous avions réservé des chambres dans un hôtel qui surplombe les gorges du Tarn à Compeyre, au nord de Millau. Sur le papier l’auberge du Rascalat affiche le charme un peu suranné des endroits où l’on vous sert une fricassée de faisan et de cèpes au foie gras suivi d’une blanquette de veau à l’ancienne. L’accueil modérément sympathique du réceptionniste semble en cohérence avec la propreté douteuse de son t-shirt et de son bas de jogging. Nous nous embrouillons à propos du petit déjeuner: faire bouillir de l’eau pour cuire des pâtes lui semble extrêmement compliqué. Une nouvelle déception nous submerge lorsque nous découvrons que la piscine dans laquelle nous espérions nous détendre est remplie d’un mélange d’eau saumâtre et d’algues vertes.

Nous ne nous éternisons pas et repartons immédiatement en voiture à l’assaut du Causse Noir pour découvrir, avant l’heure, ce qui nous attend demain. Depuis le plateau on distingue les lumières Millau qui scintillent dans le crépuscule et, au loin, vers l’ouest, le pont derrière lequel un énorme soleil rouge vient mourir. Ici où là on croise des zombies exténuées qui avancent en titubant à la lumière de leurs lampes frontales. Ce sont les coureurs de l’endurance trail qui terminent le parcours de 110km. Je n’aimerais pas me retrouver, comme eux, seul au milieu du Causse et de la nuit à chercher au fond de moi le dernier soupçon d’énergie qui me permette d’atteindre la ligne d’arrivée.

Reconnaissance

Nous redescendons pour tenter de dénicher le restaurant dans lequel nous prendrons notre dernier véritable repas. Malheureusement nous ne sommes pas à Paris, et trouver un restaurant ouvert après 21h00 tient du miracle. Nous échouons dans une brasserie de la place Mandarous. La serveuse nous installe sur une petite table à l’écart et nous attendrons des heures avant d’être servis ; nous ne sommes manifestement pas les seuls coureurs à atterrir au Boca Reva. Nous nous consolerons en buvant quelques demis bien frais.

Contre toute attente je passe une excellente nuit. Je me réveille vers 9h00 et rejoins tranquillement Laurent dans la salle de restaurant. Il est désespéré : L’aubergiste n’a pas de lait. Je mélange mes céréales avec un yaourt et les accompagne de quelques tartines de pain, de beurre et de confiture. Ce petit déjeuner ne serait sans doute pas agréé par l’association française des nutritionnistes du sport, mais la steak-frites et les bières de la veille non plus.

Le départ du Marathon des Causses doit être donné à 13h00. cela nous laisse pas mal de temps pour nous préparer et rejoindre Millau. En remplissant mon Camelbak je constate que la pipette fuit abondamment. Je la remplace précipitamment par une tétine que j’avais emportée au cas où je me retrouverais confronté à une telle situation. J’ajoute à mon sac quatre barres de céréales, cinq tubes de gels, une veste imperméable, un t-shirt de rechange, un vêtement chaud et une bande strap. Avant de partir, nous prenons quelques photos devant l’hôtel ; sur celles-ci au moins, nous aurons l’air de vainqueurs.

Sortie de l'hôtel

 

Après avoir garé la voiture à l’autre bout de la ville, nous retrouvons la tente qui abrite le salon du trail. Nous regardons les concurrents qui arrivent peu à peu sur la zone de départ pendant que nous faisons semblant d’effectuer quelques étirements. Ceux de Laurent sont sans doute plus orthodoxes que les miens, mais je ne suis pas suffisamment concentré pour parvenir à étendre mes muscles. Les autres coureurs m’impressionnent ; ils semblent monstrueusement affutés et je crains que nous ne soyons grotesques. Une jolie brunette qui ne doit pas avoir la moitié de l’âge moyen des gens qui s’agglutinent autour de nous, fend la foule vers la ligne de départ. Avec son short, ses manchons qui couvrent ses mollets comme des bottes et son porte bidon qu’elle exhibe comme une ceinture de révolver, nous décidons de la baptiser Lara Croft. J’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de Fiona Porte, qu’elle est arrivée première chez les femmes et septième au scratch. Pas étonnant que nous ne l’ayons pas revue: elle est partie devant nous et y est restée.

 

avant le départ

étirements

 

L’heure du départ approche et la pression monte. Les sages et les habitués de l’épreuve irriguent leurs voisins de leurs expériences et de leurs conseils. Ils connaissent le parcours et la région par cœur ; cette course ne sera pour eux qu’une courte formalité. J’essaie de glaner quelques informations utiles, en vain.

Le ciel est dégagé au dessus des Causses, il est treize heures; le cortège s’ébranle à travers les rues de Millau et franchit le pont sur le Tarn. C’est parti.

Nous traversons les faubourgs de Millau et prenons la direction du nord en suivant la rive gauche du Tarn. La route est plate, ça avance vite. Laurent me fait remarquer qu’à près de 12km/h, nous courons bien au dessus de l’allure que nous nous étions promis de suivre. Je me sens bien.

Après le deuxième kilomètre nous bifurquons vers la droite et attaquons, dans un grand champ d’herbes desséchées, notre premier raidillon.

La troupe s’est arrêtée net et progresse en marchant. La pente ne m’effraie pas, j’ai connu pire: Même celle de la rue de Crimée, dans les Buttes Chaumont, me semble plus difficile. Je continue de courir et remonte lentement la file de coureurs. Je sens dans mon dos comme une rumeur de désapprobation. Je comprends vite qu’il vaut mieux, pour éviter l’arrêt respiratoire deux kilomètres plus loin, que je rentre dans le rang.

Dès que la pente s’adoucie, nous recommençons à courir. Nous traversons une jolie oliveraie et atteignons gentiment nos premiers 200m de dénivelé. Après le sixième kilomètre nous glissons doucement vers le petit hameau de Carbassas où de petits groupes de personnes nous encouragent bruyamment.

Nous attaquons ensuite une deuxième côte, plus sévère, qui préfigure ce que nous allons devoir gravir quelques hectomètres plus loin. Les mieux équipés déplient leurs bâtons. Je n’ai que mes cuisses sur lesquelles m’appuyer et, en une centaine de mètres d’ascension, j’ai compris ce que pousser veut dire. Sur le replat nous effectuons une halte technique et naturelle pendant laquelle nous comptons une bonne centaine de concurrents passer devant nous.

Nous suivons une petite route qui nous dépose au niveau de Paulhe, après huit kilomètres et demi, au pied de la première véritable côte. J’appréhendais ce moment. Quand je regardais le profil de la course je m’interrogeais sur ma capacité, non seulement à atteindre le plateau, mais surtout à courir plus de trente kilomètre avec une telle ascension dans les cuisses.

En moins d’un kilomètre, nous avalons plus de trois cent cinquante mètres de dénivelé, sur un sentier étroit, collés les uns derrières les autres. Je monte au rythme de celui qui me précède. Nous nous écartons pour laisser passer une jeune femme qui se hisse vers la tête. Je n’apprécie pas le ton avec lequel elle nous hurle dessus ; j’ai l’impression d’entendre « poussez-vous, grosses merdes molles » ou quelque chose d’approchant. J’ai quelques difficultés à trouver l’espace suffisant pour poser mes deux pieds et me retrouve déséquilibré à son passage.

Je profite de notre faible allure pour attaquer ma première barre énergétique. Bien que nous ne dépassions pas les 16mn/km, mon cœur doit battre à 160. L’hyperventilation induite par un rythme cardiaque important n’est pas vraiment compatible avec l’absorbation de flocons de céréales scellés par du chocolat ; je m’étouffe en aspirant les miettes.

Arrivés sur le plateau, à 840m d’altitude, nous observons une vue superbe sur toute la vallée du Tarn. J’ai oublié de boire mais je profite de la vue pour faire quelques photos.

Laurent km 10

Nous poursuivons notre route en longeant la falaise sur la portion la plus roulante du parcours. Pendant trois kilomètres je sens pousser mes ailes. Je fonce à plus de 12km/h et je dépasse un à un tous ceux qui entrent dans mon champs de vision. Ils doivent bien rigoler en regardant filer une fusée inconsciente qui grille en vingt minutes toute l’énergie qui lui restait pour terminer la course. Laurent qui possède encore sa raison propose que nous levions le pied. Je ne l’écoute pas et poursuis ma course folle jusqu’au Roc Pointu, à l’aplomb de la Cresse. Nous courrons depuis moins de deux heures et je n’ai bu que quelques gouttes d’eau. Je ne parviens pas à faire fonctionner la nouvelle pipette; j’ai beau aspirer comme un dératé, rien ne vient.

Nous plongeons dans le ravin de Font Auzal, 220m de descente sur un sentier très escarpé. Les cuisses et les genoux commencent à souffrir. Je suis foudroyé par ma première crampe avant le treizième kilomètre. A peine avons-nous atteint le fond, à 574m d’altitude, qu’il nous faut recommencer à grimper au dessus du ravin des Fons. Pendant deux kilomètres j’accumule les crampes. Je ralentis et regarde bondir tous ceux que j’avais doublés sans modestie quelques minutes plus tôt.

Nous progressons de nouveau sur le plateau en suivant alternativement de petits chemins verts assez roulants et de larges routes forestières longues et monotones comme une nationale dans la Beauce. Je ne compte plus les coureurs qui passent devant moi. Je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir autant de monde derrière. Les encouragements de Laurent n’y font rien, les cinq kilomètres qui nous séparent du ravitaillement me paraissent incroyablement longs.

Au vingtième kilomètre, nous atteignons enfin le ravitaillement, après trois heures quinze de course. Une tente blanche a été installée au milieu d’une clairière sur le passage du GR. Je me précipite sur les boissons et absorbe successivement cinq ou six verres de coca. Je dévore aussi quelques pâtes de fruit. Je profite de cet arrêt pour changer de vêtement. Mon T-shirt Salomon Jaune est trempé je l’échange avec un maillot à manche longue Mizuno bleu.

David km 20

Lorsque nous repartons, nous comptons une vingtaine de minutes d’avance sur la barrière horaire. Nous traversons un joli petit bois couvert d’herbes hautes et fraiches. C’est là que les photographes officiels de la course se sont installés pour réaliser leur œuvre. Je me redresse, bombe le torse et rentre le ventre pour faire bonne figure sur leurs clichés.

David km 22

Au bout de deux kilomètres, nous arrivons sur une nouvelle extrémité du plateau, plus sauvage, aride et calcaire. Des rapaces planent sur notre gauche. Je pense à des Vautours qui se jetteront sur mon cadavre quand il pourrira au fond d’un ravin.

Les forces que j’ai regagnées pendant le ravitaillement s’épuisent rapidement. Je laisse Laurent partir devant moi lorsque nous entamons notre longue descente vers les gorges de la Dourbie. Une nouvelle crampe me saisit. Je suis fauché en pleine course et tombe dans un virage, entraînant dans ma chute le garçon placé juste derrière moi. Il n’a rien et repart rapidement. Mon genou est en sang. Je me cale contre une souche pour étirer mon muscle et soulager ma douleur. Je regarde, hagard, défiler les concurrents. Je me relève péniblement et reprends lentement ma course. Je ne profite pas suffisamment du paysage sublime qui s’étend devant moi; je regarde mes pieds. C’est pourtant un des plus beaux panoramas du parcours mais il me faut aller jusqu’au bout de ces trois cents mètres de dénivelé négatif.

On sort de la forêt après le vingt-cinquième kilomètre pour aborder la partie « escalade » de l’épreuve. Laurent m’attendait, tranquillement assis sur le bas côté. Il rayonne. Nous serpentons entre les pierres jusqu’au Rocher du Boffi. On distingue l’entrée d’une grotte au dessus de nous. Deux hommes équipés de baudriers nous observent depuis l’entrée. Je me demande si nous devrons nous aussi nous faufiler dans ce qui ressemble à une souricière. Je suis rapidement rassuré, notre chemin s’écarte sur la gauche, vers le nord, et suit sur deux kilomètres un balcon sous la falaise. Nous posons les pieds sur de grandes pierres plates qui doivent se révéler terriblement glissantes lorsqu’elles sont mouillées.

Au vingt-neuvième kilomètre Laurent propose de me laisser courir à mon rythme et de profiter de sa forme pour avancer plus rapidement. Je le regarde contourner le ravin du Monna et disparaitre vers le sud.

J’ai les yeux rivés sur ma montre. La seconde barrière horaire est fixée à 5h45. Le départ a été donné depuis plus de 5h00 et il me reste au moins 4 kilomètres avant d’atteindre le ravitaillement. Je commence à douter de ma capacité à y parvenir. Les encouragements des spectateurs et des organisateurs ne me sont d’aucun secours ; surtout quand certains vous affirment que le point d’eau que vous espérez tant se trouve à moins d’un kilomètre et que vous courrez toujours deux kilomètres plus tard. Mon seul réconfort est que nous suivons un GR relativement large et que je peux dérouler sans soucis.

J’atteins le trente-quatrième kilomètre au crépuscule. Le Buffet a été dressé dans une grange de pierres au milieu d’un minuscule hameau. On y pénètre par une porte étroite. Les gens se bousculent pour entrer. Je me rue sur les pichets de Coca et en bois un bon demi-litre. J’avale goulûment quelques rondelles de saucisson. Avant de repartir, je sollicite une infirmière afin qu’elle pose une bande strap sous mon genou gauche. Elle sort une lame de sa trousse de secours et entreprend de raser ma jambe. Les minutes passent et l’opération se révèle fastidieuse. La pression croît dans la grange, nous approchons de la barrière horaire. Je m’enquiers, auprès d’un organisateur moustachu, de savoir s’il me reste suffisamment de temps pour achever mon soin. Il affirme que je pourrais repartir quoiqu’il arrive. Je presse l’infirmière d’abandonner sa lame et de poser la bande directement sur mes jambes poilues. Les portes se ferment. J’entends derrière moi une bousculade entre les organisateurs et les derniers concurrents, la directrice de course crie. Je comprends qu’il me faut quitter la grange au plus vite si je veux terminer la course. Je remercie mon infirmière, lui retire le reste de bande des mains et l’enroule prestement autour de ma jambe. Je sors par la porte arrière, que l’organisateur moustachu m’a ouverte, contourne le hameau, passe sous les rubans et reprends ma course vers le GR. Dans mon dos, une voix m’interpelle mais je continue pour ne pas me lancer dans une discussion sans fin et expliquer qu’une gentille bénévole procédait au bandage mon genou quand la porte a été refermée.

La nuit est tombée. Je plonge la main au fond de mon sac pour tenter de retrouver ma lampe frontale enfouie sous les vêtements. La puissance de l’éclairage est insuffisante pour apprécier convenablement le relief mais ce premier kilomètre me semble peu escarpé, je ne risque rien. Des lueurs scintillent devant moi et je m’efforce vainement de les rattraper. Je ressens une douleur vive sous mon genou aussitôt que je tente d’accélérer et je les regarde s’enfoncer dans la nuit sans espoir de les rejoindre.

Je suis logiquement le dernier concurrent et je vais devoir affronter seul la longue descente vers Millau. Je quitte le GR pour un chemin étroit sur ma gauche. La bande strap se délite lentement et ne maintient plus mon genou. Je souffre à chaque pas que je fais. J’arrache le reste de bande qui pendait autour de ma jambe en essayant de ne pas hurler quand les poils qui y sont collés disparaissent avec mon épilation barbare.

Quelques centaines de mètres après avoir quitté le GR, je croise un groupe de secouristes qui bavardent sous leur tente. Ils ne prêtent pas attention à moi et malgré mes difficultés, je ne prends pas le risque de m’arrêter à leur poste.

Un couple de coureurs me dépasse. Je suis surpris de voir qu’ils portent encore leurs dossards. Je n’ai doublé personne et je suis le dernier à être parti du ravitaillement. Je suppose qu’ils ont contourné le hameau pour poursuivre la course sans être arrêté par la barrière horaire. D’autres concurrents me doubleront de la même façon tout au long de ma descente. Chaque pas constitue un enfer. Je ramasse un long bâton qui traîne sur ma route. Je longe un ravin et je tremble à l’idée que ma jambe se dérobe sous moi et me fasse basculer dans le vide. Je vérifie sur ma montre la distance qui me sépare de Millau : trois kilomètres. Avec mon genou, mon bâton et à ce rythme, j’en ai au moins pour une heure encore. Je suis résolu à abandonner. Je pense à Laurent qui doit être arrivé, et à Bruno qui rigolera bien de mon échec. Je m’écroulerai au prochain poste de secours, trente-six kilomètres ou peut-être trente-sept, ce n’est pas si mal.

Je ne compte plus les groupes d’attardés qui passent devant moi ; peu importe le temps, peu importe la distance, je veux juste en finir. Je sanglote comme un enfant.

Après une éternité et trente neuf kilomètres, j’atteins les faubourgs de Millau. Une voiture de secours est rangée à l’issue de la piste. Je l’ignore. Il doit rester cinq ou six cents mètres, je saurai supporter encore cela. Une berline remplie de coureurs croise ma route. Je pleure. Ils m’encouragent. Eux ont abandonnés. Leur soutien me procure quelques forces supplémentaires. Je dois encore franchir un pont, serpenter autour du Tarn et me traîner jusqu’à l’arrivée.

Laurent m’attend une centaine de mètres de la ligne. J’avance en titubant et m’effondre aussitôt la ligne franchie. Mes derniers muscles me lâchent définitivement. Je grelote.

On m’évacue rapidement vers le poste de secours.

Je passe une bonne heure allongé sur un lit de camp recouvert d’une couverture le temps de recouvrer un peu de vigueur.

Je termine, en 7h33, 606ème sur 612 concurrents. Laurent, quant à lui termine 393ème en 6h29. Nous étions 740 au départ, cela fait pas mal d’abandon.

Voici la trace de ma course…

Je suis déçu; les sensations étaient bonnes au début mais mon problème d’eau m’a déstabilisé. Malgré la nature, la montagne, les chevreuils et les vautours les descentes ont été un calvaire auquel je ne m’étais pas suffisamment préparé.

Après m’être enfin rhabillé, non sans difficultés – j’étais saisi de crampes terribles à chaque fois que j’essayais d’enfiler mes chaussettes ou de lasser mes chaussures – nous sommes partis à la recherche d’un restaurant susceptible de nous accueillir. Diner à 22h00, un samedi soir à Millau se révèle aussi difficile que la veille. Nous échouons dans un restaurant oriental. Je dévore un tajine au poulet que j’accompagne d’une triste bière en bouteille. Nous saluons quelques clients qui ont participé eux aussi à la course. Ce sont ceux que j’avais croisé quelques heures plus tôt dans une voiture et qui redescendaient du dernier point de ravitaillement.

Contre toute attente, je n’ai pas mieux dormi pendant ma seconde nuit à Millau. L’excitation de la course y est sans doute pour beaucoup. Je dormirai davantage la nuit suivante. Retour à Paris en voiture. Notre prochain objectif est l’Eco-Trail 50km. Le parcours sera moins vallonné, plus roulant et sans doute plus facile…

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